■ Éric SADIN
LE DÉSERT DE NOUS-MÊMES
Le tournant intellectuel et créatif de l’Intelligence artificielle
L’échappée, 2025, 272 p.
Il suffit de faire le test : taper les mots « intelligence artificielle » sur le site d’une librairie et compter le nombre d’occurrences ramenées. 750 ! 750 bouquins sur l’IA ! Si l’on devait concéder une qualité au monde infâme de la machine c’est qu’il fait carburer les vieilles cervelles humaines – et l’auteur de ces lignes n’aura pas échappé au grand techno-bavardage puisqu’il commentait, ici-même, en octobre 2024, le livre de Jacques Luzi : Ce que l’Intelligence artificielle ne peut pas faire [« Réflexions sur un oxymore »].
Mais revenons à la moisson récoltée sur le site de la librairie. Il y apparaît que le premier opus référencé sur l’IA a été édité sous l’ère pompidolienne. Daté de juin 1970, Méthodes pour l’Intelligence artificielle a pour but « d’illustrer constamment la théorie des exemples d’une complexité suffisante pour justifier le recours aux méthodes formelles, mais néanmoins assez simples pour remplir un rôle didactique ». Aussi clair qu’une bouillie postmoderne… Sautons une décennie : en 1987, les Français tapotent encore sur le Minitel et la collection « Sciences » des éditions du « Point » publie La Recherche en intelligence artificielle. La mise en bouche (ou en garde) est on ne peut plus prémonitoire : « Ce vocable sorti de la science-fiction désigne aujourd’hui l’un des secteurs les plus actifs de la recherche, au confluent de l’informatique, de la robotique et des sciences cognitives. Liant intimement questions théoriques fondamentales et applications pratiques, les progrès de l’intelligence artificielle sont appelés à modifier rapidement notre environnement technologique et nos méthodes de communication. » Six ans après, le premier Que sais-je ? sur l’IA voit le jour. Autant dire que l’affaire devient vraiment sérieuse. Enfin pas toujours. En 2010, un obscur tandem signe, dans la collection « Enigma » des éditions Temps présent, un brûlot : Les Ovnis : une intelligence artificielle ! Où l’on apprend que l’IA serait ce langage commun propre à la technologie, aux ovnis, aux maisons hantées « et autres manifestations dites paranormales ». La raison algorithmique en prend pour son grade. En 2019, le paléoanthropologue et technolâtre Pascal Picq publie L’Intelligence artificielle et les chimpanzés du futur. « Chimpanzés du futur » ? Picq emprunte l’expression au professeur de cybernétique anglais Kevin Warwick qui déclarait, en 2002, que ceux qui refuseront de s’appareiller avec les machines « constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur ». Picq nous l’assure : « En attendant les promesses du transhumanisme, une décennie de tous les possibles s’ouvre à nous. Les technologies ne suffiront pas si l’humanité ne s’inscrit pas dans une véritable vision évolutionniste qui associe les intelligences humaines, animales et artificielles. » Du silex au silicium, la ligne est droite – et la misère prospectiviste de Picq totale.
Trois ans après le brouet muskophile de Picq, ChatGPT débarque sur les ordinateurs des entreprises et des familles. Depuis 2022, à l’aide d’un « prompt » et de quelques mots clés, le pékin en pantoufles peut désormais fabriquer des photos bidons plus vraies que nature, planifier ses vacances personnalisées, pianoter en homme-orchestre philharmonique ou bien apprendre le chinois « en discutant avec Carlota, [son] amie IA native en langue ». Dans certains secteurs professionnels (traducteurs, doubleurs, graphistes, journalistes, etc.), cependant, l’inquiétude pointe à la perspective d’avoir, soudain, son cul posé sur un siège éjectable. Si l’IA n’est qu’un surgeon parmi d’autres du capitalisme industriel, alors chacun sait que sa loi d’airain contient un invariant historique, celui de toujours remplacer les autonomies humaines – des prolos du XIXe siècle aux cortiqués du tertiaire du XXIe siècle – par la cadence des automates. On le sait, c’est vieux comme Hérode et les premières colères luddites : les machines c’est du H24 et ça fait pas grève. Aujourd’hui, c’est même mieux : ça nous tricote du rêve en bordées de pixels.
Sonder les oracles robotisés
S’il y en a un qui ne rêve pas, c’est le philosophe Éric Sadin. Depuis plus d’une quinzaine d’années, l’homme observe d’un œil critique la manière avec laquelle la peste numérique transforme nos sociabilités et nos psychés. En 2018, il publiait l’excellent Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle [1] où il notait que l’IA, loin de constituer une « rupture anthropologique », concourait plutôt à « organiser la fin du politique » en tuant dans l’œuf le geste délibératif : « Comment ne pas saisir que [l’IA] relève également d’un phénomène psychologique qui prend sa source dans notre angoisse fondamentale, induite par l’incertitude inhérente à la vie, nous obligeant indéfiniment à nous déterminer, supposant le doute et la possibilité à tout instant de commettre l’erreur ? Elle viendrait alors chasser notre vulnérabilité, nous débarrasserait de nos affects, au profit d’une organisation idéale des choses, faisant disparaître la résistance du réel en quelque sorte, grâce à une emprise sur la totalité des phénomènes visant l’horizon d’une forme achevée et perpétuelle de perfection. »
Sept ans plus tard, Sadin saute le pas et considère que désormais l’IA, par son « tournant intellectuel et créatif », est le signe d’une « redéfinition anthropologique d’ores et déjà engagée ». De la même manière que l’humain assiste avec une certaine passivité au saccage de la nature (au risque d’une Terre bientôt inhabitable), c’est sa propre nature intérieure qu’il sacrifie désormais à la puissance de calcul cybernétique. Imagination, capacité créatrice et de mémorisation : aux chiottes, ces archaïsmes de l’ancien temps. Il y a vingt ans les publicitaires lorgnaient sur notre « temps de cerveau disponible », les technocrates de l’IA ont franchi un cap supplémentaire et guignent dorénavant l’organe dans son entier. Pour signifier ce bradage volontaire de nos capacités cognitives, le philosophe ancre notre présent dans un long processus historique mêlant doctrine utilitariste (une politique publique ne se mesure qu’à l’aune de ce qu’elle est censée rapporter) et « déprise de nous-mêmes » (ou comment la révolution industrielle nous a peu à peu imposé tout un appareillage mécanique venu rogner nos capacités intellectuelles et physiques dans l’accomplissement d’un nombre toujours croissant de tâches).
Loin de stimuler ou de consolider nos capacités à raisonner, les IA dites « génératives » – ainsi nommées car capables de générer des « contenus » – sont des chancres venus coloniser des tronches devenues incapables de fonctionner sans leurs prothèses connectées. À un point tel que, désormais, il n’est pas rare de voir un con brandir son smartphone au ciné pour capter ce qui se passe à l’écran. Mise en abîme de la mise en abîme. « Nous avons accepté, juge Sadin, une défaite à plate couture, ou une domination intégrale de la tech sur nos vies. »
Le Désert de nous-mêmes est à l’image de son titre : résolument sombre. Même si le philosophe termine son livre par une série d’exigences censées nous aider à contrer le tsunami numérique, on sent qu’l n’y croit plus vraiment. Tout va trop vite et trop loin. Dès l’introduction, Sadin relève que « lorsque les hommes se mettent à délaisser certains de leurs attributs, le processus devient alors irréversible. Il n’y a plus de retour à l’état antérieur possible, sinon à la périphérie, par la volonté farouche d’individus et de groupements ». Qu’on songe qu’il aura fallu moins de deux décennies pour que plus de sept milliards de smartphones se baladent aujourd’hui dans le monde. Soit autant que de Terriens. Une avalanche bénie par les pouvoirs publics, alimentée par les castes industrielles, soutenue par les groupes médiatiques. Si l’IA est, selon Sadin, « un des objets philosophiques les plus cruciaux de notre temps », c’est qu’elle produit tout un tas de vertiges émotionnels et métaphysiques. On touche à l’interdit, au mystérieux, au magique. On inverse le processus par lequel l’homme fait advenir la machine : désormais, c’est la machine dite pensante qui devient matricielle. On sonde les « oracles robotisés », leur commandant de cracher des scénarios, des conduites à tenir, des rêveries et l’IA fourgue ses infaillibles contrefaçons. Dans mon village, un préposé aux espaces verts est tout content d’imaginer les panneaux pédagogiques du futur arboretum dont il aura la charge. Son supérieur commande au ringard de laisser tomber, l’IA fera ça plus vite et bien mieux. Un logiciel pour dire la nature, on en est là.
Images performatives
Si les réseaux sociaux parachèvent la perspective postmoderne visant à enfermer chacun dans sa « communauté », l’IA boucle un dispositif de double rupture : d’abord avec le commun de nos semblables, ensuite avec notre intimité où se nichait, jusqu’alors, un trésor que l’on croyait imprenable : celui de nos puissances créatrices. Réservoir de nos désirs d’utopie où demain pourrait toujours changer. Mais demain, désormais, ne change plus : il promène son cadavre gris sur le prompteur de mannequins interchangeables chargés de nous dire le monde. Dents blanches et gueule ravalée, ça sourit sinistre sur nos écrans. D’ailleurs on ne sait plus si ces gens-là sont de chair ou de synthèse tant ils se ressemblent – et tant fascine et inquiète la béance vide de leur claque-merde.
Puisant à l’inépuisable source debordienne, Sadin tente de figer ce délitement auquel il assiste : « Ce n’est même pas qu’on n’arrivera plus à distinguer le vrai du faux, c’est que ces deux catégories vont devenir obsolètes pour laisser place à une condition tierce : une atmosphère fantasmatique. C’est-à-dire faite d’un environnement symbolique – la plupart du temps décorrélé de la réalité tout en créant simultanément des effets de réalité dans le sens où ces paysages artificiels vont en arriver à faire partie de nos représentations, presque de l’ordre existant du monde. En cela, nous assistons à la naissance d’images performatives. » Après le langage « performatif », c’est-à-dire susceptible de réaliser ce qu’il énonce, l’image, en tant que « représentation iconique », vient à son tour heurter et fragmenter le réel pour le recomposer en un genre de « selfmonde ».
Qui a lu la prose de Sadin connaît la capacité du philosophe à imaginer des concepts. Voir en ChatGPT l’avènement d’une « gouvernementalité grammatico-artificielle » ou bien celui d’un « verbe artificiel ordonnateur », y’a du panache et de l’idée. Qualités dont Sadin ne manque pas. C’est pourquoi, nous lui pardonnerons certaines facilités démonstratives consistant parfois à idéaliser un passé « humaniste » d’avant le monde-machine. C’est le risque de la bascule anthropologique, du c’était mieux avant. Car, non, l’école à l’ancienne, celle des craies et du tableau noir, n’était pas qu’un lieu de transmission des savoirs et de formation des esprits critiques, c’était aussi celui de l’encasernement et des schlagues disciplinaires visant à naturaliser le socle inégalitaire de notre société. Visitant une école « 1900 » en Auvergne, on apprend ainsi que certains instits de la IIIe République fourguaient des règles à leurs élèves en guise de fusil pour leur inculquer l’esprit patriotique. Leurs noms se lisent désormais au pied des monuments aux morts. Mais passons.
Passons car Le Désert de nous-mêmes est aussi un arpentage qui chemine du côté de Paul Valéry ou de Hannah Arendt pour redécouvrir les anciennes mises en garde, du côté de chez Adorno et Horkheimer où se définissent les contours de cette culture de masse bientôt industrialisée et donc déjà calibrée pour être totalement et définitivement digérée par la méga-machine. On ne se cultive pas comme on se divertit. En dernière instance, la culture sera toujours affaire de confrontation avec l’altérité car toujours l’altérité inquiète, c’est là la condition d’une certaine élévation. La pensée-machine pulvérise l’autre, elle enferme dans un solipsisme débilitant fourgué par une « omniscience d’entités artificielles ». Voici ce qu’il nous faut penser, invite le philosophe : « L’avènement d’une force omnisciente, qu’on aura partout laissé s’immiscer, qui va inspirer la teneur de nos actes, pensées, mots, images, relations, revêtant en cela une portée politique d’un niveau tel qu’il convient de le nommer à sa mesure : LE POUVOIR TOTAL. Une notion qu’il vaut mieux mettre en lettres capitales pour à la fois marquer son empire à nul autre pareil et sa nature absolument inédite, qui ne peut que dépasser nos catégories et modes actuels d’intelligibilité, vu qu’elle n’appartient à aucun ordre connu jusque-là. » Et si c’était l’ordre du Technique arrivé à morbide maturité ?
En 2015, Renaud Garcia sortait Le Désert de la critique [2], jalon essentiel de la critique de la postmodernité. Dix ans après, le désert, physique et métaphysique, continue sa progression sous l’harmattan d’une « tech-An-humaine ». Les chimpanzés du futur observent la situation avec sérieux : dans la savane appelée à se répandre il restera bien quelques arbres en haut desquels ils pourront montrer leur cul aux caméras intelligentes. La reconnaissance faciale a ses limites.
Sébastien NAVARRO