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Gauche antiraciste et antisémitisme
Article mis en ligne le 9 mars 2019
dernière modification le 17 mars 2019

par F.G.

■ On connaît la phrase de Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » En cette période de grande confusion, le mal-nommé est devenu une sorte de norme générale. Sur la question de la montée indiscutable d’un antisémitisme d’époque, la gauche antiraciste – dite radicale et sous nette influence du PIR (Parti des indigènes de la République) – oscille entre le déni, la banalisation et le soupçon. Déni parce qu’elle minimise systématiquement la montée du danger ; banalisation, parce qu’elle l’assimile, dans une perspective clairement anti-historique, à une forme de racisme comme une autre ; soupçon, parce que, en toutes circonstances, sa vision du juif, quand il est victime, n’est jamais tout à fait exempte de conjectures, au prétexte – ignoble – qu’il pourrait aussi être « riche » ou « sioniste ». Il y a dans cette attitude comme un naufrage de la raison, comme un retour du refoulé de la pire espèce.

Si nous avons souhaité reprendre du site Paris-luttes.info cette intervention, publiée le 2 mars, signée Yunes et prononcée lors du rassemblement « contre l’antisémitisme et son instrumentalisation » – qui s’est tenu à Paris (Ménilmontant) le 19 février 2019 –, c’est que, « précisions finales » comprises, la parole de ce « juif communiste », comme il se définit, dit beaucoup du lourd malaise qui monte, au sein de cette gauche antiraciste, chez celles et ceux, juifs mais pas seulement, qui constatent, atterrés, que l’instrumentalisation de l’antisémitisme y fait désormais plus question que l’antisémitisme lui-même. L’histoire n’est pas nouvelle, on le sait ; elle participe de ce « socialisme des imbéciles », formule attribuée à August Bebel, qui n’épargna pas le mouvement ouvrier du temps de sa splendeur, et dans ses diverses composantes. Nombreuses et accablantes sont, aujourd’hui, dans le spectre politique très hétérogène de la radicalité gauchiste affichée comme telle, les traces de cette vieille judéophobie de gauche, généralement peu prolixe sur les actes antisémites mais toujours insinuante sur ses causes et ses effets. Les dénoncer relève, nous semble-t-il, d’une impérieuse nécessité.

En complément de l’intervention de Yunes, nous renvoyons, sans en partager forcément toutes les conclusions, à la solide étude de Camilla Brenni, Memphis Krickeberg, Léa Nicolas-Teboul et Zacharias Zoubir – « Le non-sujet de l’antisémitisme à gauche » –, récemment publiée par Vacarme (n° 86, février 2019), et à l’indispensable entretien de Moishe Postone (1942-2018) – « Le sionisme, l’antisémitisme et la gauche » –, paru dans Solidarity, n° 166 (février 2010) et traduit en français par Stéphane Besson. – À contretemps.



Bonsoir, Haverim vehaverot, Akhim wa Okhtet, chères et chers camarades,

Je m’appelle Yunes, je suis juif, j’habite en Bretagne. J’ai grandi dans une famille traditionnelle juive, dix ans d’école juive et de Talmud Torah, je fréquente les milieux de gauche depuis quelques années seulement. Je félicite et remercie les organisateurs et organisatrices de ce rassemblement, je trouve ça très important qu’une voix juive de gauche s’exprime en cette période pleine de troubles mais aussi pleine de possibles.

Si je suis ici, c’est parce que je suis en colère. Contre qui ? Je suis en colère d’abord contre les antisémites, et tous les racistes. Vous allez me dire : « Ça mange pas de pain. » Oui c’est vrai.

Je suis en colère aussi contre l’instrumentalisation de l’antisémitisme. Vous allez me dire : « Ah ! Ça tombe bien, c’est exactement le titre de ce rassemblement. » Super ! Alors je suis au bon endroit, je devrais me sentir soulagé, content d’être avec ces personnes et ces orgas avec qui nous allons pouvoir construire un formidable front contre l’antisémitisme ! Pourtant, ce n’est pas le cas ; j’ai la boule au ventre en venant ici. Pourquoi ? Parce que ce soir, la majorité des miens ne sont pas ici. Alors que le gouvernement, par son instrumentalisation raciste et sécuritaire de l’antisémitisme et sa politique de casse sociale, entretient le terreau d’un ressentiment populaire facilement exploité par les entrepreneurs antisémites, mes frères et sœurs sont place de la République. Pourquoi ?

Je crois qu’une majorité de juifs se représentent la gauche antiraciste comme leur ennemi, et je vois au moins trois raisons qui viennent expliquer cela :

– La première, c’est que la gauche ne croit pas les juifs. Plus rapide pour dénoncer l’instrumentalisation de l’antisémitisme que l’antisémitisme en lui-même alors qu’il est en augmentation. Quand des juifs parlent d’une augmentation de 74 % comme on le voit dans les médias récemment, la gauche répond : « Mais que recouvre les réalités de ce chiffre ? », « les médias mentent, le gouvernement instrumentalise les juifs », « non, c’est pas 74 mais 52 % ». Alors que tout le monde sait que tous les racismes augmentent, la gauche antiraciste ne nous croit pas quand nous disons simplement : « Nous vivons de plus en plus de racisme. » Au mieux on nous dit : « Oui, mais c’est moins que l’islamophobie », « on parle tout le temps de vous ». J’ai entendu ce soir beaucoup de paroles contre la hiérarchisation des racismes. Pourtant quand on s’exprime en tant que juif sur le racisme dans la gauche, on nous discrédite d’emblée si on ne commence pas par : « Nous ne sommes pas ceux qui vivons le plus de racisme. » Imaginez un seul instant deux personnes débattant qui des Roms ou des Asiatiques sont les plus opprimés ? Quelle absurdité ! Voilà un bon moyen pour affaiblir toutes les luttes contre le racisme ! La concurrence victimaire, la concurrence des mémoires nous affaiblit tous !

– La deuxième raison, c’est la notion problématique de « philosémitisme d’État ». Quand je discute avec quelqu’un qui me parle de philosémitisme d’État, je lui demande : qu’est-ce que c’est ? Je reçois des réponses qui s’inscrivent à l’intérieur d’un large spectre de confusion. À une extrémité de ce spectre on me dit : l’État instrumentalise la lutte contre l’antisémitisme pour mieux taper sur les musulmans ou, comme aujourd’hui, sur les Gilets jaunes. Dans ce cas-là, je dis : d’accord c’est vrai, l’État fait mine de se préoccuper des juifs alors qu’il s’en sert comme bâton pour mieux taper sur le musulman ou le mouvement social. Mais puisque, au fond, il s’en bat les reins des juifs et nous utilise en faisant du même coup monter les tensions contre nous, pourquoi ne pas tout simplement appeler ça de l’antisémitisme ? À l’autre bout de ce spectre, on me dit : « Philosémitisme d’État parce que les juifs sont privilégiés, regarde le diner du CRIF, regarde la banque Rothschild, regarde Israël, regarde la criminalisation de l’antisionisme. » Certains vont même jusqu’à parler de « privilège juif » ! Là je dis : mon pauvre, dans quel monde, dans quelle réalité historique tu vis ? C’est carrément craignos comme croyance. Donc, même si on peut se comprendre, pourquoi utiliser une notion qui conforte les préjugés antisémites, qui dit que les juifs sont du côté du pouvoir ?

– La troisième raison, c’est ce que j’appelle l’injonction géopolitique.
Vous savez, quand on est juif évoluant dans la gauche antiraciste, on rase les murs. On préfère dire qu’on est vegan plutôt que dire qu’on mange casher. Pourquoi ? Parce qu’en ramenant la soi-disant épineuse « question juive » on va nous faire chier ! Très souvent, quand je rencontre un militant de la gauche antiraciste, arrive fatalement le moment ou il me demande avec un regard de travers : « Et tu penses quoi du conflit israélo-palestinien ? »… Sous-entendu : « Tu serais pas un peu sioniste sur les bords ? ». En fait c’est ça : il faut d’abord se justifier d’être antisioniste pour pouvoir fréquenter la gauche, alors que, comme moi, très peu de juifs ont une histoire en commun avec Israël ! Ma mère est marocaine, mon père égyptien, j’ai grandi en France, c’est quoi ce délire ? Est-ce qu’il vous viendrait à l’esprit en rencontrant un arabe de lui demander son avis sur la politique coloniale de l’Arabie Saoudite vis-à-vis du Yémen ?

En réalité, la gauche antiraciste semble beaucoup plus préoccupée par les questions d’antisionisme que d’antisémitisme. Et ainsi, elle trie les juifs ! Les juifs antisionistes avec qui il faut s’allier, et les juifs sionistes qu’il faut combattre ! Il y a donc les bons juifs et les mauvais !

Vous savez, l’antisémite, lui, est beaucoup plus tolérant : il ne fait pas la distinction entre un juif sioniste et antisioniste, ils sont juifs pareils pour lui ! Gabriel et Aryeh Sandler, trois et six ans, filles et fils de Jonathan Sandler, ainsi que Myriam Monsonégo, huit ans – les victimes de la tuerie antisémite devant l’école de Ozar Hatorah à Toulouse – étaient-ils sionistes ? Ce n’est pas la question ! Tout aussi absurde : Abel Chennouf, Mohamed Legouad et Imad Ibn Ziaten – tués pendant le même attentat – étaient-ils sionistes ? Ce n’est pas la question !

Si, ce soir, la gauche antiraciste déclare vouloir lutter contre l’antisémitisme, il va falloir cesser la solidarité sélective. Sinon, il ne s’agit pas de lutte contre le racisme vécu par les juifs mais d’une utilisation de la lutte contre l’antisémitisme à d’autres fins.

Merci pour votre écoute.


Précisions finales

Dès la première phrase de mon intervention, qui contient deux mots en hébreu, j’entends « Ha ! ça commence bien » dans la tribune derrière moi. Dans le public, ça hue ; j’entends : « Provocateur ! Sioniste ! » Mon intervention terminée, je rends le micro et fais quelque pas pour reprendre mes esprits, sortir de la stupeur de ce moment bizarre. Je me fais assaillir par des gens qui veulent débattre, des gens qui veulent prendre mon numéro, des gens pas d’accord, des gens venus me soutenir. Puis j’entends ma camarade en train de parler. Plusieurs personnes hurlent pour couvrir sa voix et tentent de lui arracher le micro des mains. Dans le public également, même si on entend aussi quelques applaudissements : « Ta gueule ! Ferme ta gueule, provocatrice ! » Elle termine sa prise de parole par : « Et si ça bouge dans la tête des gauchistes, eh ! bien Mazal Tov, comme on dit chez moi ! » Le micro à peine rendu, une femme vient la voir : « J’ai beaucoup apprécié ce que t’as dit, mais je voudrais te dire quand même... les juifs sont un groupe fermé. » Une deuxième : « Je voudrais te poser une question, tu as dit “chez moi” mais c’est où ? C’est pas en France ? C’est en Israël ? » Les débats deviennent houleux ; on éloigne la personne. À côté, un gars ricane, il dit : « Ici collectif quenelle 92 »..., se met sur le petit muret et fait une quenelle. Une jeune juive l’invective avec vigueur... Sur place, une partie des gens disent à cette dernière de se calmer : « Va régler ça en dehors de la manif avec lui ! »...

Le climat et les incidents qui ont entouré nos prises de parole relèvent autant de la crétinerie que de la haine viscérale des juifs. Le plus étonnant a été la non-réaction absolue des organisateurs. En tant que juif engagé dans les luttes sociales, il a été très difficile d’accéder à la parole. Cette même gauche antiraciste ne prétend-elle pas valoriser la parole et l’auto-organisation « des premiers/premières concerné-es » ? Les communiqués faisant suite à ce rassemblement font état d’un succès total. Je lis même que Ménilmontant serait « la capitale de l’antiracisme ». Lutte-t-on contre le racisme en se contentant d’énoncer ses désirs ?

YOUNES,
un juif communiste.

unjuifcommuniste@riseup.net

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