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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Dérives en jaune marseillais
Article mis en ligne le 16 mars 2019

par F.G.

■ Les deux textes que nous publions ici nous proviennent d’un ami qui pratique les dérives urbaines, collectives et joyeuses, qui, vues du dedans et racontées de l’intérieur, traduisent l’indiscutable force émotionnelle que véhiculent les samedis de colère jaune de la cité phocéenne. S’ils nous ont touchés, ces deux textes, c’est que, sous la plume impressionniste de cet « un parmi d’autres », ce road movie marseillais confirme, à nos yeux, cette intuition qui nous porte depuis le début de cette sécession, à savoir que sa radicalité, sa pluralité, son inventivité et son unité fondent une claire rupture dans le temps très long, et apparemment intangible, des servitudes volontaires et des soumissions.– À contretemps.


« Lâchez tout.
Partez sur les routes. »

André Breton

Le retour de la Horde d’Or

C’était samedi, sur la Canebière. Nous étions là, un peu perdus au milieu des cortèges multiples qui faisaient le pied de grue, avec leurs pancartes et leurs rituels bidon. Nous avons alors entendu des clameurs au loin et nous sommes descendus vers le Vieux-Port. La place était envahie par les Gilets jaunes. Devant la rue de la République et aussi sur le quai menant à la mairie, des rangées de flics et même des blindés. Nous nous sommes mêlés à la foule, nous ne connaissions personne mais je sentais là, pour la première fois dans ce pays, comme un appel d’air, quelque chose dont je n’avais pas l’habitude, une colère populaire qui venait certainement de fort loin. J’avais ressenti la même émotion quelques mois auparavant en Arménie, lorsque le peuple avait bloqué tout le pays pour obliger les gouvernants à partir. Cette même force s’exprimant de manière autonome, sans toute la merde politicienne.

Bientôt, une bande de Gilets jaunes s’est élancée vers la Canebière. Ce n’était pas une manif, il n’y avait aucun mot d’ordre, aucun ordre tout court. Au milieu de cette foule, un barbu criait : « On y va ! On n’a pas de parti, pas de syndicat, pas de chefs ! On est le peuple ! » Et j’ai soudain ressenti ce que pouvait être la grandeur de ces simples mots. Ce qui était beau, c’était qu’il suffisait d’être là, d’enfiler ce morceau de tissu, pour en être, c’était aussi simple que ça : abandonner ses vieilles certitudes, son ordre ancien pour en faire partie, inconnu au milieu d’inconnus. On a remonté la Canebière, débordant le pauvre cortège de la CGT avec son camion sono balançant les mêmes morceaux depuis mille ans et son service d’ordre tenant sa petite ficelle. Et on voyait bien qu’ils étaient finis, eux et leurs vieilles manières ; leur temps était passé, et cela faisait un bien fou. Toute cette gauche de gouvernement, qui cogérait la misère depuis si longtemps, s’écroulait littéralement sous nos yeux. Nous avons dépassé cette poussière syndicale. La horde en jaune poussait des cris sauvages, nous étions en deçà du langage parlé, « ahou ahou », plus besoin de slogans, juste « ahou ahou », ce cri de guerre, ces hurlements de bêtes. Puis nous avons dépassé à leur tour les gauchistes et post-gauchistes, groupés fiévreusement autour de leurs banderoles et de leurs tracts – et eux aussi semblaient atterrés par l’irruption de cette colère nouvelle, de ces manières ne respectant pas le protocole habituel. En fait, ils semblaient surtout outrés par le fait suivant : la horde jaune s’en foutait, oui, elle s’en foutait tout simplement, c’était tout comme s’ils n’avaient jamais existé, eux et leurs querelles de chapelles incompréhensibles, petits bourgeois qui fantasmaient depuis si longtemps sur les pauvres, les prolos et qui maintenant tordaient le nez devant ce peuple impur, devant ce langage si peu châtié (« Macron enculé ! »), devant cette foule qui emportait tout et se jouait de toutes les habitudes anciennes. C’était ça une situation révolutionnaire, lorsque des manières nouvelles apparaissaient soudain, que les certitudes se mettaient à tanguer, lorsque l’humour redevenait dangereux et que la bourgeoisie, de gauche comme de droite, commençait à trembler.

Plus haut sur l’avenue, j’ai vu alors descendre d’autres Gilets jaunes. Ils étaient vieux, certains boitaient, d’autres semblaient hagards, portant de gros sacs, tirant des valises ; ils avaient affublé un vieux chien d’un gilet jaune qui pendouillait jusqu’à terre. On avait l’impression qu’ils partaient pour les croisades, que tout un peuple s’était mis en marche pour aller on ne sait où, vers une Jérusalem imaginaire peut-être, précédé de vieillards aux barbes prophétiques, de mendiants bourrés et de chiens épuisés. Que tout un peuple abîmé surgissait soudain des bas-fonds et envahissait les villes, nouveaux vandales, qu’ils étaient nombreux, planqués au-delà des ronds-points, et qu’ils camperaient bientôt sur nos places avant de continuer leur route après avoir tout ravagé. J’étais saisi par cette vision et je me suis dit que, peut-être, ils ne s’arrêteraient plus. On ne s’arrêterait plus. Les responsables avaient beau parler, on ne les écoutait plus. C’était irrémédiable, un peuple s’était levé et s’était mis en route.

Ahou ahou !

Un parmi tant d’autres


Marcher dans Marseille avec les Gilets jaunes

C’était encore un samedi après-midi au Vieux-Port. La longue marche avait démarré lentement vers le quai de la Mairie. Nous n’étions, au début, que quelques centaines, puis, progressivement, le cortège a pris de l’ampleur et de la voix. Sur les côtés et derrière nous, des CRS et des civils. Plus tard, devant les Terrasses du Port, nous verrions aussi des gendarmes mobiles. C’était ma quatrième marche avec la Horde, et j’étais à chaque fois saisi par la même émotion. Cela dépassait les opinions politiques. Au vrai, je n’étais pas même certain des idées de mes compagnons de route, et pour tout dire je m’en foutais. Ce qui se passait à chaque fois pour moi pendant ces marches tenait plus de la magie, de la transe, que de la revendication politique. Si bien que lorsque j’ai quitté la marche, quatre heures plus tard, je n’étais plus le même. Le soleil commençait à passer de l’autre côté du port et la lumière était rose sur les toits. Nous avons traversé le cours Belsunce pour retourner dans la foule des samedis marseillais, et il m’a fallu une bonne demi-heure pour reprendre pied dans ce quotidien, pour réadapter mon corps à une marche solitaire. Nous ne disions rien. Sur la Canebière, les voix me paraissaient assourdies, comme si cette réalité avait perdu de son acuité. Mais l’émotion s’est bientôt estompée et, arrivé à la Plaine, même si tout semblait curieusement déserté, j’étais repassé dans le cours ordinaire des choses. Hors du cercle enchanté, mon sentiment de puissance s’était progressivement évanoui.

Il est difficile de rendre compte d’une émotion, son caractère étant éphémère, lié au moment passé. Je peux seulement tenter de mettre bout à bout des fragments, les pièces mal emboîtées de ma remémoration.

Au début, la marche a dépassé la mairie pour se diriger vers le Mucem, puis vers les Terrasses du port, un grand complexe commercial à l’entrée de la ville. Après quelques moments de tension devant une entrée aux grilles baissées et un mur de gendarmes, on a continué vers les docks et la Tour CMA-CGM. Toute la passerelle venant de l’autoroute était bloquée et les gens étaient sortis de leurs voitures pour nous regarder passer en contrebas. Certains d’entre eux agitaient un gilet jaune ou nous saluaient. Je pensais que nous allions retourner vers le centre, mais le cortège a continué tout droit, empruntant à son tour une passerelle qui redescendait ensuite vers le Port autonome et les grands immeubles de verre. La Tour nous écrasait de toute sa hauteur. Ses mille yeux brillaient au soleil. Personne n’a tenté d’y entrer, malgré l’absence visible de surveillance. La Horde poursuivait sa route d’un bon pas, se dirigeant vers on ne sait où. Le cortège était, comme d’habitude, très disparate, et, à côté de moi, un type à béret de para et portant un drapeau tricolore côtoyait des drapeaux rouges. Je discutais avec deux vieux qui avaient fait 68 et qui trouvaient que ces promenades manquaient un peu de baston, parce qu’en 68, hein, on y allait ! Un peu plus loin, j’ai croisé un pote que je n’avais pas vu depuis des lustres. Il avait le teint cuivré de ceux qui dorment dehors et il portait un grand sac qui devait rassembler ses affaires. Il m’a expliqué, que comme le bus était bloqué, il faisait un bout de marche avec nous. Puis il m’a rappelé de vieilles histoires de jeunesse et a fini par me quitter au bout de la passerelle. J’étais saisi par ce qui se passait autour de moi : le décor de friche du port, le cortège qui se déroulait au soleil comme un grand serpent doré, les chants entonnés par la foule, tous ces visages inconnus. J’avais pour une fois l’impression d’être à ma place au milieu de cette grande horde sauvage.

Qu’est-ce qui avait fait irruption ici pour moi ? C’était d’abord cette façon de marcher ensemble qui laissait de côté les formes connues et épuisées de la manifestation, même sauvage. La dépense d’énergie, l’exploration en commun de la ville, les chants, le danger éprouvé ensemble avec la pression policière plus ou moins forte, une certaine forme de transe liée à la fatigue, au bruit, aux couleurs, tout cela participait à cette expérience, à ce bloc de temps dans lequel j’entrais quand je participais à ces marches. On ne trouvait pas les codes habituels de la manif, tout l’attirail rhétorique et idéologique de l’entre-soi militant était d’un coup obsolète. Voilà aussi ce qui expliquait la hargne étonnante d’une bonne part de la gauche et de ses marges à l’encontre des Gilets jaunes. Ce mouvement reprenait la vieille notion du commun abandonnée par tous ceux qui faisaient jusqu’à maintenant de la défense de l’identité, du repli sur sa communauté, leur petit business politique et relationnel. On assistait ici, de nouveau, à la naissance de notre force, la force des faibles, des laissés pour compte, des sans-dents. Et tous ceux qui voyaient passer cette marche comprenaient immédiatement de quoi il s’agissait.

On est remonté ensuite vers le Marché aux Puces, les trottoirs étaient occupés par les vendeurs à la sauvette qui avaient posé leurs marchandises dépareillées à même le sol. Derrière un grillage, un terrain vague rempli de monceaux de vêtements et de restes divers. À l’entrée du marché, un groupe de jeunes Algériens vendant des cigarettes de contrebande nous ont acclamés et ont improvisé en dansant une chanson pour les Gilets jaunes. Tout le monde souriait et un gars m’a dit : « Vous voyez, les médias répètent que les Gilets jaunes sont des racistes et des antisémites, mais on est là, et regardez comme les gens nous reçoivent. » Arrivé au carrefour, une partie du cortège a continué sur la gauche, vers les Quartiers Nord, alors que nous avons préféré revenir vers le centre, par la rue de Lyon. Les flics ont été obligés de se scinder aussi en deux groupes, ils suaient sous le soleil et certains d’entre eux commençaient à retirer leur casque en loucedé. Tout au long de notre route, les voitures klaxonnaient, les gens sortaient le gilet aux fenêtres et les enfants nous saluaient. Nous étions tous très émus de l’accueil des plus pauvres de Marseille. Personne n’avait jamais manifesté dans ces rues et cette rencontre avec les Gilets jaunes semblait une chose évidente. Un autre groupe nous a quittés pour prendre le métro à Bougainville et le reste des flics leur a emboîté le pas. Nous étions encore peut-être quelques centaines à marcher, et on a croisé des familles de Roms squattant un grand garage, leurs tentes au milieu des pièces de voitures, puis un vieil Arabe qui nous applaudissait, entouré de gamins qui hurlaient de joie, devant un portail ouvert sur une cour ensoleillée. Un peu plus loin, encore des minots derrière une grille qui criaient « les Gilets jaunes, les Gilets jaunes ! » et le cortège qui répondait « les minots avec nous ! » Le voyage s’est terminé pour nous après notre passage sous l’arc de triomphe de la Porte d’Aix et notre descente vers Belsunce.

Pour participer à ces dérives, il suffit de venir le samedi à partir de 14 h au Vieux-Port.

Un parmi tant d’autres

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