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Lettre d’un ambassadeur vénitien égaré au temps mauvais de la macronie
Article mis en ligne le 27 mai 2019
dernière modification le 4 juin 2019

par F.G.

De l’ambassadeur de Venise en France
au Doge de la Sérénissime République


Paris, le 27 mai 2019

Excellence,

Je gage que vous avez déjà eu vent par notre dévoué M., parti hier aussitôt que les urnes eurent donné leurs décisions, des résultats des élections européennes organisées au royaume de France ce dimanche 26 mai. Loin de susciter la merveille, il y a ici à leur sujet un air de « tout ça pour ça » que l’esprit français de notre temps aurait eu plaisir à tourner en ridicule. Mais, seigneur, permettez-moi ce bon et triste mot : la France a perdu depuis longtemps le sens du ridicule. « Tout ça pour ça », dit-on ici, pensant, avec colère ou résignation selon ses soucis les plus immédiats, à six mois de révolte matée dans une violence inouïe par les misérables exploits du marquis de Forcalquier et de ses sbires qui n’auront ainsi ébloui – et surtout éborgné – leur siècle que par leur absence de vergogne, à des états généraux au cours desquels le Roy se sera montré à son peuple aussi intransigeant, calculateur et fourbe qu’un tricheur à une table de baccara, à la dépense de coquettes sommes se chiffrant en milliard sans qu’un seul écu de cette addition faramineuse ne profite réellement au peuple, aux tartuferies des grandes maisons du royaume – la maison Arnault faisant concurrence en générosité à la maison de Niel, etc. – pour faire la charité... à l’église, et cela sous l’œil d’un peuple aux abois ! Bref, « tout ça pour ça », c’est-à-dire tout ça pour que le Roy de France retrouve la situation qui était la sienne avant le début des événements, se dit-il ici. Or, votre excellence et mes chers compatriotes ne sont pas sans savoir que cette position n’était pas vraiment favorable. Même nous autres qui ne sommes pas connus pour être connoisseurs en démocratie et autres suffrages universels et populaires, pouvions voir dès l’adoubement du nouveau Roy que celui-ci s’apprêtait à gouverner avec une légitimité pour ainsi dire en berne, puisque rien ne changera jamais le fait que 25% de 50% (estimation exagérément optimiste disons-le en passant) ne font que 12 à 13% de 100%. Voilà quel était le soutien réel du peuple à son Roy, voilà ce qu’il est encore aujourd’hui – et même un peu moins.

Or, vous ne vous étonnerez pas, connaissant le sens français des réalités, de savoir que l’on dit ici beaucoup de choses de nature à se rassurer sur ce point, et même à jouer les triomphateurs. Il faut dire que ces messieurs du parti du Roy ne sont en cela pas très aidés par ces messieurs du parti de la Galerie des glaces qui, craignant pour leur place auprès de son altesse, tendent à ces messieurs, de plateaux TV en gros titres de presse, un miroir par trop complaisant. C’est là un des multiples effets trompeurs du règne absolu des chiffres à qui il est évidemment trop aisé de faire dire n’importe quoi, et particulièrement ce qu’il nous plaît d’entendre. Ainsi, ces messieurs du Monde ou encore du Figaro qui s’emploient à faire la pluie et le beau temps de l’opinion des demi-habiles du boulevard Saint-Germain et d’ailleurs, concluent fort précipitamment de ces chiffres qu’ils restaureraient et conforteraient l’autorité royale et avec, les institutions. Ces messieurs pensent être confortés en cela par ce que d’aucuns appellent, en ces temps de confusion, le « taux de participation », lequel s’est révélé supérieur à celui des dernières élections du même genre. Mais ces messieurs se gardent bien de noter que ceux du peuple qui se sont rendus aux urnes comme dans un sursaut, n’ont pas voté pour la championne de M. le Roy (la dénommée Loiseau, dont le chant n’aura pas tant séduit qu’il n’y paraît), mais pour M. le baron de Jadot qui est certainement ce que le royaume aura fait de plus insignifiant tant dans la forme que dans le contenu. Pour le dire en clair, ceux qui ont voté en pourcentage surnuméraire en ce sens hier, ont, pour ainsi dire malgré eux, dénoncé le néant du système politique qu’ils pensaient sauver, comme suffit à le confirmer un simple coup d’œil sur le programme de M. de Jadot, qui est aussi insipide que les problèmes du royaume sont devenus graves et désespérés.

Ainsi, quels que soient leurs partis, ces messieurs de la politique et leurs courtisans médiatiques semblent aussi éloignés du réel que nous autres, aristocrates de toutes les cours et les chancelleries de l’illustre et terrible siècle qui fut le nôtre, pouvions l’être, au temps funeste de la révolution par la faute de laquelle périt en un temps si bref notre Sérénissime République alors qu’elle semblait à l’apogée de sa gloire et de son prestige. C’est toute une vision du monde en trompe-l’œil qui nous aura égarés, comme elle est en train de les égarer actuellement. Ceux-ci se félicitent ainsi, semaine après semaine, d’un apparent retour au calme dans les villes et les campagnes du royaume de France, mais ils ne se piquent pas de comprendre que les moyens de ce retour à l’ordre jouent justement contre eux sur le moyen et le long terme. Que valent tous leurs chiffres et toutes les mutilations et éborgnements dont ils se sont rendus coupables, et qu’ils nient avec morgue et bêtise, à côté de ce que me disent ici des sources sûres ? Que le peuple n’a plus peur et qu’il n’y a pour lui plus rien de sacré, pas même l’économie ; que quand bien même ils n’étaient que 3 000 dans les rues de Paris, une force peu commune était perceptible dans les chants d’une plèbe aussi déterminée qu’elle se sent dans son droit et légitime à user de la violence – parce qu’elle n’entend pas user de celle-ci pour les intérêts épars et égoïstes de méprisables pilleurs en col blanc, mais pour favoriser celui de la masse qu’elle est et représente – ; que le peuple n’est plus dupe de ce que les plus prestigieuses institutions ne remplissent plus l’office sacré qui devait être le leur mais servent sournoisement au dessein des puissances abstraites du Dieu Argent. Que valent, donc, les cendres de chiffres qui recouvrent ainsi si superficiellement les braises rougeoyantes d’un incendie qui n’attend plus que le moment propice pour reprendre son œuvre dévorante ? Ceux de notre temps savent, eux, aujourd’hui, ce que vaut un trompe-l’œil...

Pour ce qui est des intérêts de notre Sérénissime République dans cet inquiétant crépuscule, on peut dire que, depuis sa disparition sous les coups de butoirs de la furia francese, ils ne sont jamais mieux portés, et, ô ironie, par la grâce de cette même furia ! La révolte des gilets jaunes a ainsi rappelé au yeux du monde quelques-uns des plus importants atours de notre grandeur passée : la juste proportion géographique de l’exercice de la chose politique à la mesure de nos pozzi originels, la nécessité de rendre la charge et l’office aussi prestigieux que soumis au plus exact contrôle, l’abondance et la beauté, et non la rigueur, comme signe du bon gouvernement auprès du peuple, le sens de l’inversion subversive et carnavalesque des hiérarchies, le goût des teintes jaunes de la tempera de nos plus grands peintres... Les gilets jaunes ont rappelé au monde que notre Sérénissime République fut, pour l’éternité, le premier rond-point de l’histoire.

Sur quoi, votre altesse me pardonnera de prendre congé.

Je reste ainsi votre dévoué et constant serviteur, ainsi que celui de mes compatriotes,

Antonio CAPPELLO

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