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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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La vie comme elle se déconfine
Article mis en ligne le 18 mai 2020

par F.G.

Retour à l’anormal…

La ville, comme chacun sait, et la nôtre en particulier, ce Paris des audaces, des plaisirs et des excès, bruissait depuis plusieurs jours de promesses réinventées. Une certaine jeunesse qui, comme chacun devrait le savoir, est le sel de la terre et notre avenir, s’enhardissait à l’idée de renouer avec le mouvement infini des jours métronomisés par la temporalité enfin retrouvée du Capital, sa cadence, son rythme, ses épuisements. L’air, printanier en diable, sentait le large, la fugue, l’hyperbole. Il lui manquerait bien sûr pour un temps encore, à cette jeunesse dorée, la douce promiscuité des terrasses, mais elle ferait avec. Faute de pelouses de parc où poser son bonheur, les berges de la Seine ou du canal Saint-Martin suffiraient à la satisfaire. Cette jeunesse-là est ainsi : elle aime se retrouver en bande dans l’insouciance marchande d’une jouissance sans rêve…

Certains lecteurs penseront que cette stigmatisante entrée n’est pas vraiment engageante, qu’elle laisse même présager du pire. Qu’ils prennent leur propre préjugé en patience ! La manière dont on commence importe peu. Pour le cas, elle n’a d’avantage que de situer le décor et l’étrange séquence qui s’ouvre sur l’inconnu du moment. Paris cloîtré, Paris ankylosé, Paris traumatisé, mais Paris dé-con-fi-né ! Quant au fait qu’une certaine jeunesse urbaine boboisée soit revenue, à brides rabattues, de ses résidences secondaires d’un quelconque bord de mer confiné pour, le week-end précédent le jour J, réinvestir, festivement et en grappes, certains quartiers de la ville lumière, c’est un fait, et j’en atteste. Sans que nul pandore ne la verbalise, c’en est un autre. Car il faut de la tolérance en tout, dirait Lallement, quand la fête parisienne est innocente. Et elle l’était, pour sûr, répugnante d’innocence.

Donc, comme Jupiterminator l’avait prévu et claironné il y a un bon mois, le 11 mai devait sonner l’heure de la levée d’écrou. Et il la sonna : la France déconfina, c’est-à-dire s’en retourna à l’anormal pour sauver l’Économie. Avec tout juste ce qu’il fallait de masques pour préserver les apparences en allégeant les porte-monnaie déjà rabougris des citoyens, avec des promesses de tests à gogo pour bientôt, avec des écoles rouvertes dans le plus parfait bordel et sans autre objet que de faire garderie d’enfants pour renvoyer leurs géniteurs au boulot, avec des transports publics où nulle mesure sérieuse de distance barrière n’était, ce qu’on savait d’avance, applicable.

À vrai dire, entre le confinement dit obligatoire du 17 mars et le déconfinement progressif et limité du 11 mai, il n’y a qu’une différence de degré reposant sur une même hasardeuse aptitude à évaluer des situations. Mais on accordera à nos autorités gouvernantes l’avantage d’avoir créé l’illusion, notamment auprès des jeunes winners de Boboland, que la liberté, comme l’aventure, était de nouveau au coin de la rue. Pour le reste, pas fous, ils continueraient de télé-travailler chez eux, ce qui dit tout de leur triste condition d’êtres inessentiels. Peut-être faudrait-il d’ailleurs élargir la palette à celles et ceux qui, à l’étroit dans leur sous-loft de 40 m2, y télé-travaillant eux par force depuis presque deux mois, en avaient tellement marre de télé-conférencer à tire-larigot en tartinant du Nutella à leurs mouflets que l’idée de se retrouver, au milieu des leurs, à se raconter leur « guerre » devant le distributeur à café éthiquement responsable de leur open-space, pouvait relever d’une quête du Graal. La misère est telle dans ce salariat du néant qu’un rien peut suffire à redonner le moral. C’est en cela que le déconfinement eut ses adeptes et que, les connaissant par avance, la Macronie savait pouvoir en tirer parti. C’est peu, mais par temps de naufrage, toute bouée est bienvenue.

Le jour J, à l’heure tant attendue de reprendre le collier, il pleuvait des cordes sur Paris. Il ventait aussi. Un temps de chien. À croire que le printemps, lui, s’en repartait vers l’hiver, histoire de nous signifier que la nature, une fois encore et en dernière instance, décide seule d’accompagner la fête ou de la noyer. On pensa vaguement aux nouveaux adeptes de la « petite reine » que, la semaine précédente, on avait entendus à foison sur les radios du service dit public vanter les indéniables vertus du vélo quand leur seule raison de s’y rallier tenait à la simple trouille – somme toute justifiée – qu’ils éprouvaient à l’idée de devoir reprendre le métro. Goguenard, on les imagina un temps, ces néo-naufragés trempés du premier matin, pédaler comme des coureurs pour aller choper Korona sur leurs lieux d’exploitation en se demandant en quoi le salariat pouvait bien qualifier un rapport de subordination.

… et délit de suite

Au soir de ce premier jour, rendez-vous avait été donné devant la mairie de l’Île-Saint-Denis pour faire chaîne humaine contre les violences policières dans le 9-3. Ce coup-ci, ce fut tolérance zéro pour le rassemblement. Nasse immédiate, amendes à gogo, intimidations. Ne se regroupe pas qui veut dans ce pays sous contrôle policier. Après, c’était donc comme avant, en pire. Le même jour, on compta, à Paris, des rassemblements ou attroupements de Gilets jaunes place de la République (en panne) et devant le ministère de la Santé (en berne), mais aussi à Nantes, au Havre, à Toulouse, à Bayonne, à Marseille. Partout le scénario fut le même. On déconfine, mais on la ferme. Police partout, justice nulle part… On connaît par cœur, mais on ne s’y fait pas. Et nous commençons à être beaucoup à ne pas nous y faire.

L’occasion nous fut souvent donnée, depuis qu’existe cette chronique de « La vie comme… », de pointer ici ou là – parfois avec délice, reconnaissons-le – les ineptes commentaires et jugements rotés par tels président, ministre, sous-ministre, préfet, député ou apparenté de la Macronie disjonctante afin d’en établir, pour l’histoire, une sorte de bêtisier in progress. Il nous faut bien reconnaître que, depuis que Korona est entré dans la danse, l’aspiration semble vaine tant déborde, à tous les échelons, la veulerie gouvernante. Au bout du compte, ces bassesses, il faudrait toutes les rassembler sous un même chapeau dont on pourrait dire qu’il coiffe une tête désespérément vide d’intelligence et d’humanité. Car les faits sont là, précisément têtus comme disait l’autre. Ce qui fait suite, et même délit de suite, dans ce déconfinement improvisé et bricolé comme le reste, c’est une gestion de crise si calamiteuse que les mots manquent pour la caractériser. On sait, ou on croit savoir, que rien n’irait plus entre Jupiter et Dalmatien. Quand, étrangement et d’un coup d’un seul, le premier se prend pour le Robinson de « Despair Island », le second ne tient visiblement pas à passer pour le Vendredi de l’histoire. Il sait, le Normand, qu’il vaut mieux demeurer « sourd comme une boise » aux moulinets logorrhéiques du Picard que d’y céder en perdant ce qu’il lui reste de réputation. Alors, il joue le père sévère quand l’autre joue l’allumé du Nouveau Monde réinventé en mode sauvage. C’est ça, la Macronie, un mélange de start up nation, d’asile de fous et d’ancien régime. Ça se décompose, mais à rythme lent, comme un hoquet de l’histoire persistant. Il faudra prendre patience – et s’en défaire aussi vite que possible – pour hâter sa chute.

État et incertitude des jours

À une semaine de cet étrange déconfinement en zone rouge, seuls les travailleurs contraints de s’y résoudre pour continuer de toucher leurs payes ont repris le chemin du boulot. Malgré les déclarations de Blanquer-Nosferatu selon lesquelles il y aurait plus de risque à rester chez soi qu’à retourner à l’école, les établissements scolaires bunkérisés peinent à le faire croire aux parents. Comme attendu, les transports sont des nids à contamination. Comme de juste, les personnels hospitaliers sont outrés par le coup insensé de la médaille pour services rendus à la patrie reconnaissante. La manifestation de l’hôpital Robert-Debré, le 14 mai, marqua un haut niveau de combativité et de conscience dans le secteur. De partout lèvent des initiatives de solidarité à la base, de grève des loyers, de remise en mouvement. Chez les égoutiers et à la SNCF, des préavis de grève sont déposés. Le désir est bien là de destituer, dans sa totalité, la bande de branquignols qui décline, jour après jour, sous nos yeux écarquillés, son chapelet d’inanités, de mensonges, d’insanités et de crapuleries. Intellectuellement et moralement parlant, ces gens qui nous gouvernent relèvent à un point tel du néant couronné qu’ils en sont l’incarnation infatuée.

La cause est entendue. L’intolérable finit par lasser même les plus raisonnables. Les derniers bastions des médias mainstream l’auront compris trop tard. Tant pis pour eux. Il faudra bien qu’ils rendent des comptes quand la patience sera à bout. Ça vient. Le virus fonctionne comme un accélérateur de particules sensibles et cognitives. Le poison du mensonge qu’ils diffusent avec tant de zèle, faisant tribune permanente à Larem, disqualifiant tout opposant même modéré au macronisme, ne fait pas rempart à la défiance qui monte. Elle est infinie. Le monde d’après le confinement qui se dessine dans ce qu’ils nous annoncent, ces porte-voix de l’inacceptable, pue encore plus que celui d’avant. Et ça se sent vraiment. Jamais, sans doute, la presse du consentement ne s’est autant vautrée dans la fange. Elle n’a rien appris de plus que ses maîtres depuis le mouvement des Gilets jaunes. Rien. Cette caste politico-médiatique a perdu jusqu’au sens du contrepied et de son importance dans toute stratégie de contre-offensive. Elle est devenue si prévisible qu’on la voit toujours venir. Car elle vient toujours par où on l’attendait. Elle est bête à manger du foin, idéologisée à un point tel qu’elle est devenue l’Idéologie, cette fausse conscience d’une tribu hors de tout, de la réalité, du monde tel qu’il est, mais aussi de la misère qu’il génère, de la colère qu’il attise et même de ses propres intérêts bien compris de caste. C’est sûrement la bêtise qui définit le mieux cette manière si absurde de faire de la politique ou d’en rendre compte, une bêtise bavarde, grandiloquente, suffisante, majuscule, repérable. Comment expliquer sinon cette si décodable manœuvre qui consiste à détacher du groupe Larem à l’Assemblée – qu’on appelle « À la rame » à la buvette –, une tendance supposément « de gauche » qui ferait affaire avec des écologistes quelconques pour garantir, au coup par coup, une majorité au gouvernement d’après la catastrophe ? Du temps où il était secrétaire d’État au numérique, Mahjoubi-le Startupper, préoccupé par le soulèvement jaune et peu convaincu des seules capacités de Castaner-l’Éborgneur à le réduire, avait déjà tweeté à ses collègues : « Il faudra trouver un moyen de scénariser une pluralité de tendances entre nous pour qu’il y ait un semblant de débat. Il ne faudrait pas que le seul débouché pour les idées soit la rue. » Et voilà que, déconsidérée comme jamais, la Macronie sinistrée s’arrime à la manœuvre sans même s’imaginer un seul instant qu’elle pût être déjouée.

Les idées, et un peu plus, sont dans la rue depuis novembre 2018. Arrosées au gaz et revigorées au LBD, elles n’ont fait que croître, s’affermir, coaguler et prospérer. On n’évoquera jamais assez ce que l’on doit aux Gilets jaunes dans cette vaste ouverture des consciences, ces Gilets jaunes qu’on a d’abord surmédiatisés en vue de les stigmatiser, les caricaturer, les calomnier comme jamais mouvement de contestation sociale ne l’avait été depuis très longtemps, ces Gilets jaunes qu’on a ensuite tenté d’invisibiliser en prétendant qu’ils se seraient fatigués d’eux-mêmes, ces Gilets jaunes qui ont été de toutes les mobilisations de 2019 et qui, le 14 mars dernier, trois jours avant le confinement dit obligatoire, défilaient encore en bon nombre dans les rues d’un Paris quadrillé par les flics. Tenaces, inflexibles, déters, malgré la peur et les vexations de la barbarie policière à l’œuvre – et quelles œuvres ! –, chaque samedi, à Paris et ailleurs, ils furent là, les Gilets jaunes, sûrs de leur bon droit et bien décidés à n’y renoncer jamais. Leur présence, leur acharnement, leur résistance ont indubitablement dynamisé le grand mouvement de protestation résolument populaire contre l’ignoble contre-réforme macronarde des retraites. Si le gouvernement l’a mis en sommeil, ce putain de projet de loi, soyons certains que les Gilets jaunes et les bases syndicales qui ont adopté leurs pratiques y sont pour davantage que Korona. Car un virus, même redoutable, ça s’éradique plus facilement qu’une conjonction de colères qui fait « idées simples », pour parler comme le numérique Mounir.

Retour d’histoire

Dans ses Souvenirs posthumes, parus en 1893, Alexis de Tocqueville, témoin privilégié de la première phase de la révolution de 1848, celle de février, évoque ainsi la figure d’Alphonse de Lamartine, devenu chef du gouvernement provisoire : « Je ne sais si j’ai rencontré, dans ce monde d’ambitions égoïstes, au milieu duquel j’ai vécu, un esprit plus vide de la pensée du bien public que celui de Lamartine. J’y ai vu une foule d’hommes troubler le pays pour se grandir : c’est la perversité courante ; mais il est le seul, je crois, qui m’ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire. Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, ni qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière... ». En juin, quand la révolution devint vraiment révolutionnaire, le même Tocqueville, qui avait le sens de l’histoire, approuva passionnément la répression des insurgés allant jusqu’à galvaniser les soldats de la Garde nationale pour les inciter à la plus grande fermeté dans leur chasse aux barricadiers. C’est qu’il avait tout compris de ce qui, là, se jouait et du risque que courait sa classe, comme il en fit alors part à l’un de ses correspondants : « Ce n’est pas une émeute, c’est la plus terrible de toutes les guerres civiles, la guerre de classe à classe, de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont. » Voilà, c’est simple à dire quand on est Tocqueville.

Un esprit frondeur – ou quelque peu haineux –, du genre de ceux que la déjà célèbre loi Avia, du nom d’une dame député de la Macronie un peu ogresse dans la gestion de son petit personnel – voudrait condamner à la censure, au silence et à l’oubli, pourrait voir dans ce portrait tocquevillien de Lamartine quelque ressemblance, toutes proportions gardées, avec Jupiter-Robinson. Et plus encore une éclairante définition de la peur panique que la « guerre de classe à classe » peut inspirer à « ceux qui ont ».

À voir, samedi dernier, en ce premier week-end de post-déconfinement relatif, l’invraisemblable nombre de flics que ce pouvoir mobilisa en divers points du territoire – et notamment à Paris, la ville bleue de l’homme à la casquette surchargée –, et sans même que les Gilets jaunes ne leur accordassent la possibilité de se livrer à leurs perversions favorites, on pourrait dire, sans crainte de se tromper, que, oui, ce pouvoir a bien la chocotte. Ce en quoi il n’a pas tort. Car tout frémit dans les consciences quand l’ignoble s’étale de cette manière.

Peut-être qu’il serait bon, un jour, que les Gilets jaunes du samedi défilent en blouse blanche de héros du peuple et que les blouses blanches du jeudi arborent le gilet jaune de la gueuserie. Histoire de rire, car il n’y a pas de révolution sans petites joies.

À plus…

Freddy GOMEZ

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