Ricardo Flores Magón et le magonisme :
itinéraire et trajectoire
À contretemps, n° 22, janvier 2006
Article mis en ligne le 22 janvier 2007
dernière modification le 21 novembre 2014

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Diego Abad de Santillán – à qui fut consacré le numéro 10 de notre revue – est l’auteur d’une biographie de Ricardo Flores Magón (1873-1922), importante figure de l’anarchisme mexicain. Originellement publié en 1925, soit peu de temps après la mort, dans des conditions suspectes, de R. Flores Magón au pénitencier de Leavenworth (États-Unis), Ricardo Flores Magón, el apóstol de la revolución social mexicana plusieurs fois réédité au Mexique, doit sortir prochainement au Brésil, chez Imaginario, avec un prologue de David Doillon. C’est ce texte que nous publions ci-après. Son principal mérite, à nos yeux, tient au fait que son auteur, fin connaisseur du sujet, part d’une lecture méticuleuse du Magón de Santillán pour s’interroger sur l’originalité de sa trajectoire, mais aussi sur le « magonisme » d’aujourd’hui, surgi dans les plis du renouveau zapatiste des années 1990. Ce faisant, nous ne pensons pas être hors sujet, car c’est peu dire que B. Traven puisa dans l’imaginaire révolutionnaire de 1911 une raison supplémentaire d’aimer le Mexique. Il nous a donc semblé, pour clore ce numéro « travenien », qu’il n’était pas inutile d’en revenir au début, cet événement fondateur, et de le faire à travers R. Flores Magón, qui incarna, plus que tout autre, sa dimension sociale et libertaire.

« Je ne suis pas magoniste, je suis anarchiste. Un anarchiste n’a pas d’idole. » [1] C’est par ces mots, extraits d’une de ses œuvres théâtrales, que Ricardo Flores Magón (1873-1922) exprime son refus de voir associer le mouvement dont il est l’un des principaux représentants à sa seule personne. Cependant, malgré sa volonté, le terme magonisme, utilisé d’abord par la presse et les services de police, et repris ensuite par les études qui lui sont consacrées, passera à la postérité. Désormais, même les anarchistes désignent ainsi l’organisation et le courant politique dont R. Flores Magón est à l’origine.

L’une des particularités du magonisme réside dans son évolution politique. En effet, avant de se déclarer partisan du communisme anarchiste d’influence « kropotkinienne », il connaît de nombreuses mutations. D’idéologie libérale dans un premier temps, dans la continuité de la « Réforme » mexicaine du XIXe siècle [2], il intègre progressivement un certain nombre de concepts socialistes, avant de prôner l’instauration du communisme libertaire. À la liberté politique revendiquée par le libéralisme, il ajoute l’émancipation économique et sociale du prolétariat. Ainsi le Parti libéral mexicain (PLM), au départ parti politique classique et légaliste, se transforme, peu à peu, sous l’impulsion de R. Flores Magón et de certains de ses compagnons, en organisation révolutionnaire adepte de la lutte armée. D’abord opposant démocratique à la dictature de Porfirio Díaz, il devient ensuite la faction la plus radicale de la Révolution mexicaine.

Cette évolution politique et idéologique ne fut pas sans conséquences. De nombreux libertaires mirent en doute le fait que R. Flores Magón soit un véritable anarchiste [3]. Nombreux également, pendant la Révolution, ceux qui l’accusèrent de flibusterie et de connivence avec les États-Unis, en particulier pendant l’invasion de la Basse-Californie [4]. Nombreux, enfin, furent ses détracteurs, qu’ils soient anciens sympathisants, libéraux et socialistes, ou ennemis déclarés, fonctionnaires et magistrats. Ainsi le magonisme connut des problèmes d’interprétation, de dénigrement, d’oubli ou de récupération, suivant les tendances et les époques, tant de la part de ses opposants que de ses « alliés ». Parfois les critiques les plus dures vinrent de son propre camp [5]. C’est pour réparer cette injustice et cette incompréhension que Diego Abad de Santillán (1897-1983), grand admirateur de R. Flores Magón, réalisa cette biographie du révolutionnaire mexicain [6]. Avant de nous intéresser plus particulièrement à cet ouvrage, arrêtons-nous sur son auteur.

Figure importante de l’anarchisme international du XXe siècle, son parcours, d’une grande variété, se caractérise par une carrière de militant libertaire et d’homme politique, de journaliste et de propagandiste, de théoricien de l’anarchisme et d’historien, de traducteur et d’éditeur. Partagé entre l’Espagne et l’Argentine, D. Abad de Santillán est un symbole de l’internationalisme prolétarien. Il est membre de la Fédération ouvrière régionale argentine (FORA) et participe, en 1922, à la création de la nouvelle Association internationale des travailleurs (AIT) à Berlin. Il milite ensuite au sein de la Confédération nationale du travail (CNT) et de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), organisation dont il devient secrétaire du comité péninsulaire. Pendant la guerre civile espagnole, il est secrétaire au Comité des milices antifascistes de Barcelone avant de devenir ministre de l’Économie de la Generalitat de Catalogne. Collaborateur, en Argentine, de La Protesta, il devient, en Espagne, rédacteur de Solidaridad Obrera, fonde Tiempos nuevos et dirige Tierra y Libertad, l’organe de la FAI. Il crée également la revue Timón et participe, toute sa vie durant, à de nombreuses publications. Ses écrits ont pour principaux thèmes le mouvement ouvrier argentin et espagnol, la CNT et la guerre civile [7]. Il se consacre également à l’édition et à la traduction des classiques de l’anarchisme [8] et est l’auteur de deux Histoires générales de l’Argentine et du Mexique, ainsi que de divers travaux sur la langue et la littérature de ces pays. Enfin, il est le premier à rédiger une étude sur R. Flores Magón.

Portant, depuis de nombreuses années, un vif intérêt à la révolution mexicaine, D. Abad de Santillán entretient, depuis 1922, une correspondance avec Nicolás T. Bernal, un compagnon magoniste, fondateur du « Comité pro-liberté » de R. Flores Magón et d’autres compagnons prisonniers aux États-Unis [9]. Rebaptisé « Groupe culturel Ricardo Flores Magón » après la mort de ce dernier, son activité principale consiste à éditer ses textes, réunis désormais en ouvrages, tout comme ceux d’autres militants du PLM, mais aussi certains classiques de la littérature libertaire.

Dans ses Mémoires, Nicolás T. Bernal raconte la façon dont est né le projet : « Je n’ai connu personnellement Diego Abad de Santillán qu’en 1973. Cependant, depuis 1922, période où je me consacrais à l’édition des articles de Ricardo, nous nous écrivions, échangeant nos points de vue sur des sujets divers. À cette époque, Santillán était membre du secrétariat de l’Association internationale des travailleurs qui avait son siège à Berlin. Diego pensait publier les articles de Ricardo à Buenos Aires, mais ce dernier ne put pas participer au projet car il mourut peu après. Pour le second anniversaire de sa mort, Santillán se consacra à l’écriture d’une biographie de Ricardo qui fut publiée dans le supplément du journal La Protesta, de Buenos Aires [10]. C’est dans ce but que Diego m’écrivit, me demandant de lui envoyer du matériel pour rédiger cette biographie, qu’il qualifiera d’ailleurs d’ébauche. » [11]

En 1925, le « Groupe culturel » se charge d’éditer cette étude au Mexique, et c’est à Librado Rivera, compagnon de toujours, que revient l’honneur d’écrire le prologue. Cependant, comme le reconnaît D. Abad de Santillán, elle n’est qu’une ébauche : « Santillán m’a confié plus tard qu’il avait réalisé cette ébauche dans l’urgence. C’est pourquoi il avait toujours voulu la compléter, au fur et à mesure qu’il trouverait des documents. » [12]

Bien qu’incomplet sur certains points, l’ouvrage de D. Abad de Santillán n’en reste pas moins un document historique de grande valeur qui pose les bases des études suivantes. S’appuyant sur une documentation de première main fournie par Modesta Abascal, militante du PLM, et transmise par Nicolás T. Bernal [13], ce travail fait désormais office de classique parmi la littérature consacrée aux anarchistes mexicains. Il nous révèle le parcours d’un homme qui, par la force de sa volonté, combattit sans répit ses ennemis et n’accepta aucune compromission. Il permet également d’appréhender les idées politiques que développa Ricardo Flores Magón et nous offre une vision générale des activités, des combats mais aussi des défaites du mouvement qu’il représente. Si cette étude permet d’apprécier le rôle fondamental des anarchistes dans la révolution mexicaine, elle éclaire également certains des mécanismes et des enjeux de cette guerre civile qui dura près de dix ans. Mais l’un de ses mérites majeurs fut, en son temps, de corriger quelques erreurs d’interprétations dont les magonistes étaient encore victimes. Elle réhabilita, aux yeux de certains anarchistes, le magonisme en démontrant qu’il était un véritable mouvement révolutionnaire basé sur les principes libertaires.

Cependant, cette organisation dépasse le cadre de la classification idéologique précise. Si elle s’est rapprochée du communisme anarchiste, on retrouve chez elle, à différents degrés et selon les périodes, des positions propres aux divers courants de l’anarchisme (individualisme, communisme, syndicalisme) et aux différentes tendances qui, à un moment ou un autre, la composèrent (libéralisme, socialisme réformiste, libre-pensée, tradition indigène...). Certains se poseront alors la question de savoir s’il y eut une conversion de R. Flores Magón à l’anarchisme et s’interrogeront sur la date de celle-ci. En revanche, pour D. Abad de Santillán, les choses sont simples : « Pour nous, l’anarchisme de Ricardo fut une création spontanée, répondant aux problèmes concrets du Mexique et à sa condition politique, sociale et économique, accompagnée d’une absence totale d’aspirations à commander et à gouverner. Ricardo fut anarchiste sans le savoir, bien avant de l’être de façon consciente et ouverte. » [14]

À l’image de son principal instigateur, le magonisme se caractérise surtout par une conduite : « Le Ricardo qui se revendiqua anarchiste resta le même Ricardo qu’auparavant : la même abnégation, le même patriotisme, la même absence d’ambitions personnelles [...]. Il n’a changé en rien, mis à part sur le point de l’expérience. En effet, le Ricardo de 1893, celui de 1901, celui de 1906 et du programme de Saint Louis, Missouri, celui de Regeneración, celui de sa correspondance, révolutionnaire et intime, reste identique : toujours la même conduite, toujours la même éthique, toujours la même disposition à montrer à son peuple le chemin de l’émancipation, de son droit à une vie de bien-être, de dignité et de progrès. » [15]

En réalité, plus qu’une idéologie, le magonisme représente avant tout une attitude de révolte et de résistance face à l’oppression, tout comme un espoir de libération.

S’il est indéniable que R. Flores Magón cristallisa les espérances de tout un peuple, rassembla certaines forces émancipatrices du Mexique et exprima leurs revendications, le magonisme, en tant que mouvement anarchiste, ne se résume pas à sa simple personne et à ses activités. Si la figure de R. Flores Magón est au centre de cet ouvrage, il ne faut pas pour autant oublier tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à cette lutte : tous ces anonymes dont l’histoire ne mentionne jamais le nom, tous ces hommes et ces femmes qui se sont battus, dans les usines, les ateliers et les champs, ceux et celles qui vendaient Regeneración, le journal du PLM, l’achetaient, participaient aux meetings, militaient dans les syndicats, transportaient clandestinement des armes le long de la frontière, faisaient circuler secrètement les informations, sont morts au combat ou dans les cellules sordides des pénitenciers nord-américains ou mexicains, ceux et celles qui, en Basse-Californie ou ailleurs, ont planté le drapeau rouge de « Terre et Liberté ».

Avant la révolution, le PLM est le premier, ainsi que le plus puissant, mouvement d’opposition au despotisme de Porfirio Díaz, et ce, malgré les difficultés de l’exil. Tant par la propagande de Regeneración, hebdomadaire dont la parution atteint, à certaines époques, les vingt et un mille exemplaires, que par l’agitation provoquée par les soulèvements armés et les grèves, il participe à l’affaiblissement du régime en créant un climat d’instabilité, propice à l’émergence d’autres mouvements contestataires. Adoptant une perspective historique différente de la version officielle, qui présente le 20 novembre 1910, date du soulèvement de Francisco I. Madero, comme le début de la révolution, certains historiens proposent l’année 1906, époque de la grève réprimée de Cananea et de la première insurrection frustrée du PLM. Ainsi Pablo González Casanova affirme que « la révolution mexicaine a débuté en 1906 à partir d’un projet anarchiste » [16].

Le PLM, organisation dirigée par des libertaires, participe à la création du mouvement ouvrier organisé, bien avant l’introduction du marxisme au Mexique. Il agit alors comme une force structurante, et ses revendications servent de base idéologique à celles formulées avant, pendant et même après la révolution par les travailleurs. Les grèves, fruit, entre autres, du travail du parti, permettent au prolétariat de prendre conscience des vraies causes de sa misère : une exploitation effrénée, soutenue par un régime qui la considère indispensable au développement du pays. Le surgissement d’une forte opposition de la classe ouvrière naissante est d’ailleurs un autre élément contribuant à la déstabilisation du régime de Porfirio Díaz. C’est certainement pour ces raisons que D. Abad de Santillán soutient que R. Flores Magón « a contribué, plus que quiconque au Mexique, à élever la conscience morale du prolétariat esclave » [17].

Ensuite, pendant la guerre civile, par son attitude idéologique et révolutionnaire, le PLM contribue à radicaliser les événements et à orienter, en partie, la révolution vers ses propres perspectives [18]. Les revendications ouvrières et paysannes qu’il exprime sont alors intégrées à de nombreux manifestes et programmes émanant des autres camps. De plus, les anciens militants du PLM qui, par la suite, se dispersent parmi les autres clans, apportent avec eux l’expérience militaire et politique acquise lors de la période préliminaire à la révolution. Néanmoins, R. Flores Magón adopte une attitude très critique vis-à-vis des autres factions engagées dans la lutte. Une seule, celle d’Emiliano Zapata, attire particulièrement son attention et suscite son estime. L’Armée du Sud est d’ailleurs la seule avec qui les libertaires du PLM entretiennent des liens. Plusieurs rencontres ont lieu entre le général en chef et des émissaires magonistes. Mais elles n’aboutissent à aucun accord concret, à part sur le principe. Malgré les différences idéologiques qui les séparent, Ricardo Flores Magón perçoit Zapata comme un vrai révolutionnaire. Selon lui, ses partisans, « même s’ils ne sont pas anarchistes, agissent comme des anarchistes, car ils exproprient les richesses. La preuve en est que, dans tout le territoire où opèrent les forces révolutionnaires du Sud, les travailleurs prennent possession de la terre, des maisons, des forêts et de tout ce qui est nécessaire pour produire les richesses. Ils travaillent pour leur propre compte, sans maîtres qui leur dérobent le fruit de leur labeur.Les révolutionnaires du Sud méritent toute notre sympathie et notre soutien. » [19]

Considérant le mouvement zapatiste comme une des forces de la révolution sociale, Regeneración publie, tout au long du conflit, des articles de soutien, ainsi que des informations concernant les révolutionnaires du Morelos. Les colonnes du journal leur sont ouvertes à plusieurs reprises. Enfin, une correspondance, bien qu’irrégulière, est échangée entre les deux camps. Comme les autres clans, le zapatisme subit aussi l’influence magoniste. Relativement modéré à ses débuts, il se radicalise progressivement, adoptant certaines de ses méthodes (l’expropriation directe), certains de ses mots d’ordre (« Terre et Liberté ») et parfois même de son mode d’expression [20]. D. Abad de Santillán voit ainsi dans le magonisme un précurseur du zapatisme. Il considère en effet que, sans ce mouvement, qui fut le premier à exprimer les besoins du peuple et à les graver dans l’inconscient collectif des travailleurs agricoles, la révolte zapatiste n’aurait pas pris cette envergure [21].

Enfin, les revendications développées par le PLM servent de base à bon nombre d’innovations de la Constitution de 1917 [22], texte fondateur du nouvel État issu de la révolution. Car, comme l’explique Annick Lempérière : « On voit s’épanouir dans les années 1920 les restes idéologiques de ce socialisme libertaire né peu avant la révolution, et qui a constitué la culture politique de bien des révolutionnaires que le triomphe des armes installe au pouvoir dans les provinces, ou bien dans les fauteuils de la Chambre des députés depuis 1917. Dans les cercles locaux du Parti libéral mexicain, magoniste, et parmi leurs sympathisants plus ou moins activistes, se sont formés les cadres sociaux (leaders syndicaux notamment) et le nouveau personnel politique qui rempliront les cabinets ministériels des gouverneurs d’État, les assemblées législatives locales, avant d’accéder, tour à tour, à des fonctions nationales. » [23]

Cela dit, cette « révolution institutionnalisée » qui assoit son pouvoir au sortir de la guerre civile, au début des années 1920, n’a plus grand-chose en commun, dans le fond, avec les idéaux prônés par R. Flores Magón. Bien au contraire, elle se convertit en un régime populiste, autoritaire et corrompu qui se maintiendra au pouvoir, par la fraude et le clientélisme, pendant près de quatre-vingts ans.

L’influence du magonisme ne se limite pas au cadre du Mexique. Aux États-Unis tout d’abord, où, parmi la population mexicaine immigrée, nombreux sont les partisans ou sympathisants qui créent des groupes anarchistes ou viennent rejoindre les rangs des Industrial Workers of the World (IWW), syndicat révolutionnaire fondé en 1905, ou d’autres syndicats et organisations politiques de gauche et participent aux luttes sociales de l’époque. De plus, les innombrables articles et reproductions de textes dans la presse anarchiste, argentine et espagnole, mais aussi française et britannique, brésilienne ou portugaise, etc., ainsi que les mouvements de solidarité en faveur du mouvement, aux États-Unis ou ailleurs [24], attestent de l’intérêt international que suscita le magonisme.

Après la révolution, le nouveau régime récupère la figure de R. Flores Magón en lui conférant le rôle de précurseur [25]. Cependant, elle échappe à une totale institutionnalisation et reste le modèle d’une attitude subversive. En effet, à l’ombre du zapatisme réapparu sur la scène politique dans les années 1990, on assiste à la réactualisation du magonisme en tant que mouvement alternatif porteur d’un projet radical, notamment dans l’État d’Oaxaca, région d’origine du combattant libertaire. Ainsi, de nombreuses organisations indigènes et paysannes, des communautés [26] se réclament de ses enseignements, sans pour autant se considérer anarchistes. Raúl Gattica, l’un des représentants du Conseil indigène populaire de Oaxaca-Ricardo Flores Magón (CIPO-RFM) affirme : « Ricardo Flores Magón était anarchiste, nous, nous sommes magonistes ».

Mais que signifie donc être magoniste aujourd’hui ? C’est, pour ces militants, affirmer le droit à la liberté, à la justice, au bien-être. C’est aussi adhérer à des principes et à des moyens de lutte : autonomie, autogestion, action directe, solidarité. C’est enfin reconnaître la spécificité de chaque groupe humain, leur diversité et leur multiplicité, tout en revendiquant l’appartenance à une communauté particulière et à des traditions, lorsque celles-ci s’inscrivent dans le sens de l’émancipation humaine. S’appuyant sur les « us et coutumes », les magonistes actuels luttent pour l’application des principes qui, selon eux, ont toujours régi le mode de fonctionnement des communautés, tels que l’assemblée souveraine et le travail en commun ou tequio. Ils reprennent ainsi l’analyse de R. Flores Magón relative au rapport entre la tradition indigène et le projet libertaire. Si l’anarchisme, en tant que conception politique et idéologique, est apparu en Europe, il trouve sur les terres mexicaines un écho favorable car, selon R. Flores Magón, il s’apparente au mode de vie communautaire traditionnel du peuple : « Instinctivement, le peuple mexicain exècre l’autorité et la bourgeoisie [...]. L’entraide mutuelle était la règle dans ces communautés [...], il n’y avait ni juges, ni maires, ni gardiens de prisons, ni aucun être nuisible de cette espèce. Tous avaient droit à la terre, à l’eau pour l’irrigation, aux forêts pour se procurer du bois pour se chauffer et pour construire les huttes. » Il en conclut tout naturellement : « Il est donc évident que le peuple mexicain est capable de parvenir au communisme car il a fonctionné sur ce mode, tout du moins en partie, depuis des siècles. » [27]

S’il fait de l’ouvrier conscientisé l’un des moteurs de la révolution, R. Flores Magón accorde cependant une place déterminante aux paysans, majoritairement indiens, pour, selon lui, leur expérience dans la pratique d’un communisme primitif, mais également en raison de leur condition de classe spoliée. Il n’est donc pas étonnant que les magonistes aient repris le slogan des populistes russes du XIXe siècle, « Terre et Liberté », qui faisaient, eux aussi, de la communauté paysanne l’une des bases de la nouvelle société. R. Flores Magón, bien qu’intellectuel formé à l’Université, et proche, par sa situation aux États-Unis, du mouvement ouvrier et du monde syndical, n’en connaît pas moins la réalité indienne et paysanne de son pays. Né dans une communauté de l’État d’Oaxaca où il passa une partie de son enfance, il fut marqué par les récits de son père [28], qui, faisant l’apologie des valeurs communautaires et, les opposant à la misère du prolétariat, brossait un portrait idyllique du monde indigène. Cet aspect indigéniste permet donc aux idées de R. Flores Magón de retrouver une nouvelle vigueur.

Enfin, icône révolutionnaire nationale, il est à la fois considéré comme l’un des héritiers des héros de l’Indépendance et l’un des pères de la résistance actuelle. Ainsi, des néo-zapatistes aux anarco-punks de la capitale, sa figure est souvent revendiquée [29].

Il est donc indispensable de prendre en compte la capacité de régénération du magonisme : « Nous savons bien que le magonisme n’est pas mort, que la pensée magoniste a continué de pénétrer dans les secteurs en lutte du peuple mexicain. Lorsque les bandes de jeunes des cités ouvrières et des quartiers marginaux de Mexico déclarent : “Le gouvernement ne nous aime pas parce que nous sommes magonistes” ; lorsque les chauffeurs des États du Chiapas et d’Oaxaca luttent ouvertement contre le syndicalisme charro officiel [30] qui tente d’éliminer leur Syndicat national Flores Magón ; lorsque, dans une ville assiégée par des milliers de soldats, on lit sur une banderole disposée sur la porte principale de l’université : “Les tyrans nous paraissent grands parce que nous sommes à genoux : mettons-nous debout” ; lorsque, depuis les montagnes du Sud-Est mexicain, se lève à nouveau la voix de la dignité indigène ; lorsque tout cela se produit, nous avons la preuve que le magonisme n’est pas mort et ne mourra pas, car d’importants secteurs du peuple mexicain ont décidé de poursuivre la lutte. » [31]

Ricardo Flores Magón n’avait-il d’ailleurs pas annoncé : « Tant qu’il y aura sur cette terre un cœur meurtri ou des yeux pleins de larmes, mes rêves et ma pensée survivront ! » [32]

David DOILLON