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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Lettre d’Amérique
Article mis en ligne le 18 juin 2020

par F.G.


Pas besoin de revenir sur ces horribles images. Tout le monde les a vues. Instantanément, elles sont devenues ce symbole puissant qui a résonné dans le monde entier : « Nous garderons notre genou sur votre cou jusqu’à votre mort », semblaient-elles dire. Il est vite apparu que beaucoup ressentaient cette pression du genou sur leur cou. La pression de l’irrespect et de la discrimination, la pression de se faire voler un avenir, la pression de la brutalité de la répression et du contrôle. Pour la deuxième fois [1], le cri désespéré d’un homme assassiné par la police pour avoir enfreint les règles du commerce fut repris par des milliers de voix : « Je ne peux pas respirer ! » Désormais, le cri est beaucoup plus intense, il retentit dans sept cents villes des USA et dans le monde entier. Son symbolisme aussi résonne puissamment. « Nous ne pouvons pas respirer » est un slogan particulièrement approprié pour aujourd’hui.

Nous ne pouvons pas respirer parce que vous attisez la haine et la violence, le racisme, le nationalisme et la xénophobie pour nous diviser afin de régner tranquilles. Nous ne pouvons pas respirer parce que vous nous enlevez nos moyens de vivre décemment et tout espoir pour l’avenir, tandis que vous enrichissez toujours plus les riches. Nous ne pouvons pas respirer parce que vous empoisonnez notre environnement, vous détruisez la vie sur Terre pour vos profits. Nous ne pouvons pas respirer parce que vous facilitez les pandémies, puis vous nous enfermez et vous envoyez les moins payés d’entre nous, le plus souvent des hommes et des femmes noirs ou latinos, travailler dans des conditions dangereuses. Nous ne pouvons pas respirer parce que, tout en exaltant la liberté, votre État est une pieuvre qui étend ses multiples tentacules sur tous les aspects de nos vies ; vous nous espionnez, vos policiers sont de véritables miliciens, entraînés à harceler, à chasser, à tuer et surtout à nous intimider, à nous amoindrir. Nous ne pouvons pas respirer parce que, si vous prétendez aspirer à la justice, vous transpirez l’injustice par tous vos pores. Plus votre système s’enfonce dans la crise, plus il engendre la corruption, l’oppression, l’exploitation, la haine, la discrimination et la violence. Ce que dit ce cri mondial, même si la plupart de ceux qui le crient n’en sont pas conscients, c’est ceci : votre capitalisme nous étouffe.

À l’exception d’un maire d’un coin perdu du Mississippi, qui n’a rien vu de répréhensible dans le meurtre, toute la classe dirigeante l’a rapidement et unanimement condamné. Même les plus inconditionnels partisans de la police étaient « horrifiés », « consternés », « dégoûtés », « écœurés », « indignés », etc. « Il n’est pas des nôtres ! », voulaient-ils nous rassurer : « Regardez, nous l’avons mis derrière les barreaux ! ». Et en effet, jamais auparavant un flic assassin n’avait été licencié et arrêté aussi rapidement. Ce fut possible grâce en grande partie à l’omniprésence des smartphones. S’il n’avait pas été filmé, ce meurtre n’aurait été qu’une tragédie locale. Un simple fait statistique. La police américaine tue en moyenne environ 1 100 personnes chaque année, la plupart des Noirs ou des Latinos. George Floyd n’était pas le premier homme noir tué par Derek Chauvin. La manière dont le flic a tué n’a pas été exceptionnelle non plus ; sa « technique » d’étouffement est utilisée par les flics du monde entier.

La classe dirigeante ne voulait pas jeter d’huile sur le feu, mais le feu s’est quand même propagé. Le mouvement a fait éruption comme un volcan, éruption imprévue par les sismologues politiques. La police a été mobilisée pour le contenir. Il y a 700 000 policiers hommes et femmes aux États-Unis. Au cours des dernières décennies, ils ont été lourdement équipés en matériel militaire et entraînés. Au début, ils ont été retenus. Il ne semblait pas intelligent d’essayer d’étouffer un mouvement déclenché par la violence policière en rajoutant de la violence policière. Mais, à mesure que les tensions se sont accrues, la retenue a souvent laissé la place à des formes brutales de contrôle des foules. D’innombrables manifestants ont été battus, certains même ont été tués à balles réelles. Du gaz lacrymogène, du gaz poivré et des balles en caoutchouc ont été abondamment utilisés. Les propriétaires des entreprises qui produisent ces matériaux ont dû s’en réjouir.

Parfois, nous avons vu des policiers déposer leurs matraques et marcher avec les manifestants, lever le poing ou « poser un genou à terre » par solidarité. Ne vous laissez pas berner par cela ! Le moment viendra où certains policiers refuseront les ordres et se joindront activement aux luttes en cours, mais ce n’est pas ce qui s’est passé cette fois-ci. Pendant que ces « bons flics » apaisaient les manifestants, leurs collègues se tenaient derrière, armés jusqu’aux dents, prêts à fracasser des crânes.

La police ne suffisait pas : la Garde nationale a été mobilisée dans trente-deux États, quatre corps de l’armée régulière ont été mis en alerte, d’autres forces de l’ordre – comme l’ICE [2], la DEA [3] et la police anti-émeute du Bureau fédéral des prisons – ont été jetées dans la bataille. La police militaire a été appelée pour aider à défendre la Maison-Blanche. Des couvre-feux ont été imposés. Sans succès : les manifestations de protestation se sont multipliées, et les pillages ont augmenté.

La classe dirigeante a de nouveau été unanime dans sa condamnation du pillage, mais son attitude à son égard s’est diversifiée. Pour la droite, ça a été l’occasion de changer le récit : le meurtre de George Floyd est devenu une histoire secondaire, la vraie histoire prenant des airs de « bataille entre la civilisation et la barbarie », comme Tucker Carlson, un commentateur de Fox News, l’a affirmé. Une main de fer, voilà ce qu’il fallait. Le chef des haineux de la Maison-Blanche, lorsqu’il s’est échappé de son bunker, s’est joint au commentateur, menaçant de déployer l’armée et de lâcher la bride à ses « chiens méchants », déclarant qu’Antifa [4] était une organisation terroriste – s’il s’était agi de cela, Antifa aurait pu retourner le compliment en déclarant que le gouvernement constituait une organisation terroriste. Le même haineux a exhorté les autorités locales à « dominer les rues » et, se frayant un chemin dans les gaz lacrymogènes, il est allé agiter une bible devant une église, etc. De toute évidence, il espère être réélu en tant que candidat de la loi et de l’ordre, l’homme fort, implacable et indéfectible dont nous aurions besoin en ces temps d’inquiétude et de chaos croissants.

Pour la gauche (au sens large du terme), la protestation contre le meurtre de George Floyd est restée l’histoire principale. La plupart des grands médias et des politiciens ont fait une nette distinction entre « les manifestants pacifiques » et « les éléments marginaux violents ». Brandissant ces derniers comme des étrangers maléfiques, des fauteurs de troubles professionnels, des sangsues du mouvement, ils ont tous exhorté les manifestants à rester loin d’eux et à chercher des changements par des moyens pacifiques, comme voter et prier. Mais le deuxième slogan le plus populaire du mouvement est « Pas de justice, pas de paix ! ». Comment pourrait-il être pacifique, ce mouvement, et refuser la paix en même temps ? Par « pacifique », les Démocrates et autres entendent inoffensif pour le capitalisme, respectueux de ses règles. Ils veulent nous faire croire qu’un capitalisme meilleur et plus humain serait possible si nous votions pour eux. Ils mettent la réalité sur la tête : la société capitaliste n’est pas inhumaine parce qu’il y a de mauvais flics et de mauvais politiciens, ces derniers n’étant que le produit d’un système qui est inhumain dans ses fondements mêmes.

Quant au pillage, il faut en considérer le contexte. Le capitalisme est basé sur le pillage. Depuis ses tout débuts et jusqu’à présent, il a pillé sans relâche le travail humain et les ressources de la Terre au nom de l’accumulation du profit. Tout récemment, son programme de relance a versé des centaines de milliards de dollars aux propriétaires de capitaux aux dépens de tous les autres. Il a gardé le genou appuyé sur le cou des Afro-américains, en particulier. D’abord par l’esclavage, puis par la terreur des lois ségrégationnistes « Jim Crow » [5] et, à notre époque, par l’incarcération de masse. Gardons une vision proportionnée de la réalité.

Nous n’avons donc pas versé de larmes lorsque nous avons vu s’enflammer le poste de police des flics assassins de Minneapolis, lorsque les vitrines de la Bank of America et de la Manhattan Chase ont été brisées, lorsque les policiers ont été caillassés et que des voitures de patrouille ont été brûlées, lorsque ont été pillées de grandes chaînes comme Target [6] (ils l’ont bien cherché avec un nom pareil !) qui sous-payent leurs employés et font payer trop cher leurs clients, lorsque des enfants qui gagnent à peine de quoi survivre ont vidé joyeusement des magasins de luxe destinés aux riches. Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient, les riches !

Mais il y eut aussi une violence insensée, comme celle qui préluda aux attaques contre les petites épiceries, les restaurants, les salons de coiffure, dont beaucoup appartiennent à des Noirs ou à des immigrants qui parfois, lorsqu’ils défendaient leurs magasins, étaient battus et même abattus. Il n’y a aucune excuse à cela. Les victimes sont des innocents. Dans certains quartiers pauvres de Minneapolis, les seuls endroits où l’on vend de la nourriture ont été détruits. Le service de bus ayant été interrompu, les gens vivent maintenant dans un environnement sans alimentation.

Qui sont ces pilleurs ? Beaucoup sont des jeunes sans emploi ou gagnant un salaire misérable. Ils saisissent la chance d’obtenir des choses gratuitement, même des choses pour lesquelles ils n’auraient jamais pu économiser suffisamment pour les acheter. Ce sont des écoliers qui profitent d’un moment de liberté étourdissant. Ce sont des gens qui prennent de la nourriture, des chaussures, des vêtements et bien sûr du papier toilette, car ils en ont besoin ou peuvent les revendre pour survivre. Ensuite, il y a les criminels professionnels qui trouvent une opportunité de profits inattendue. Ils sont bien organisés, en équipes, avec des pinces, des pieds-de-biche et des pistolets, chargeant des fourgonnettes tandis que leurs complices font face à toute résistance. Parfois, ils s’affrontent avec d’autres gangs pour les territoires à piller.

Il y a aussi des anticapitalistes fourvoyés qui sentimentalisent la violence et la ruine pour le plaisir de la ruine, croyant que cela sape le système. Dans la pratique, ils sont difficiles à distinguer des suprématistes blancs qui aspirent à une guerre raciale et à une réélection de Trump et qui croient que le chaos contribue à la réalisation de ces deux objectifs. Les hommes blancs qui ont traversé les quartiers pauvres d’Atlanta en distribuant des briques à des adolescents pourraient appartenir à l’un ou l’autre de ces groupes. Qui étaient ces gens qui sillonnaient les rues de Davenport en déchargeant leurs armes et qui ont tué un manifestant ? Ils sont rarement identifiés, à la différence de ce qui s’est produit dans le cas d’un compte nommé « ANTIFA_US » qui a tweeté : « ALERTE ce soir c’est la nuit, camarades, ce soir on dit “F**k The City” et on va dans les quartiers résidentiels…les quartiers blancs … et nous prenons ce qui est à nous #BlacklivesMaters#F**kAmerica. » Ce tweet a été retweeté par de nombreux hommes de droite, dont Donald Trump Jr. qui l’a qualifié de preuve que papa avait raison d’appeler Antifa une organisation terroriste… Avant qu’on apprenne qu’il s’agissait d’un faux compte créé par des racistes blancs.

Au début, la police a souvent semblé se désintéresser du pillage. Elle concentrait ses efforts sur la lutte contre les manifestations. Des policiers ont été observés dans leurs voitures ne faisant rien alors que des pillages se déroulaient sous leurs yeux. Nous ne pouvons que spéculer sur leurs motivations. Avaient-ils peur (ce n’est pas déraisonnable). Attendaient-ils des renforts qui ne venaient pas ? Étaient-ils fâchés d’être les boucs émissaires pour tout ? Voulaient-ils que le pillage ait lieu dans l’espoir que cela discrédite le mouvement ? Ou cherchaient-ils à démontrer « aux gens qui ont un intérêt dans la société » (pour emprunter une autre expression de Tucker Carlson) à quel point ils étaient nécessaires ?

De plus en plus nombreux furent les manifestants qui commencèrent à résister au pillage et aux actes de destruction gratuite. Parce qu’ils les considéraient comme insensés et détournant l’attention de leur cause.

Mais cette cause est vague. Bien sûr, tout le monde convient que les flics assassins doivent être punis, et les autorités les sacrifieront volontiers, si cela calme l’atmosphère. Elles reconnaissent également que la police a besoin d’une meilleure formation, même si, dans la pratique, cela peut signifier qu’elle doive être plus consciente de la façon dont elle se présente lorsqu’elle est filmée. Elles ont augmenté les charges contre le principal coupable et porté des accusations contre ses complices. Que voulez-vous de plus ?, semblent-elles demander. Mais les protestations continuent quand-même à s’amplifier.

Que voulons-nous ? Nous n’en sommes pas sûrs. Nous voulons plus que la situation actuelle, nous voulons la liberté, le respect, la libération des soucis de survie. Nous voulons continuer d’éprouver la joie d’être ensemble – Noirs, Blancs et Latinos –, de croire et de lutter pour notre avenir commun. C’est ça que nous voulons, être ensemble, combattre ensemble. Ne nous dites pas de revenir à la maison, de revenir à la normale, de voter et de prier !

Mais être ensemble comporte des risques aujourd’hui. Nous assistons à une situation sans précédents : la propagation explosive du mécontentement social et en même temps la propagation explosive d’une pandémie. La pandémie a joué un rôle dans les événements. D’une part, elle a attisé la révolte sociale de différentes manières. Le nombre disproportionnellement élevé de victimes du Covid-19 parmi les Noirs et les Latinos a alimenté la colère. Cette pandémie a mis en lumière le sous-financement flagrant des soins de santé dans les zones urbaines pauvres, les conditions de vie insalubres qui y règnent et le fait que de nombreux travailleurs de première nécessité ont été contraints de travailler sans protection adéquate. Ce n’est pas un hasard si, à New York par exemple, le quartier le plus riche (Manhattan) a le plus petit nombre de décès par habitant et le quartier le plus pauvre (le Bronx) le plus élevé. Un autre facteur est le vide relatif des rues, ce qui permet aux manifestants de les occuper plus facilement (et aux pillards de faire leur travail). Il y avait également l’envie de nombreuses personnes, en particulier les jeunes, après des mois de confinement relatif, de sortir dans la rue, de mettre fin à leur isolement et d’être avec les autres. Pour beaucoup, la joie de se battre ensemble est une expérience exaltante qu’ils n’oublieront pas.

Les pratiques de distanciation sociale ont été oubliées. Comment aurait-il pu en être autrement ? Pourtant, la peur de l’infection éloigne de nombreux manifestants, en particulier les personnes plus âgées. La grande majorité des participants a moins de 35 ans. La plupart portent des masques, mais sont très proches les uns des autres. Surtout quand ils sont arrêtés et enfermés dans des prisons surpeuplées, comme cela a été le cas pour des milliers de personnes. Ensuite, il y a le gaz lacrymogène, si abondamment pulvérisé : il peut endommager les poumons et rendre les gens plus vulnérables au virus.

Déjà avant le début du bouleversement actuel, les experts de la santé ont averti qu’une deuxième vague d’infection était probable car plusieurs États avaient commencé à « rouvrir » l’économie de manière trop hâtive, empressés qu’ils étaient de faire fonctionner à nouveau la machine à profit. C’est la principale raison pour laquelle les infections augmenteront à nouveau, le risque étant plus élevé dans ces États. Lorsque cette deuxième vague se matérialisera, Trump en rejettera sans aucun doute la faute sur les manifestants, et les manifestations de rue prendront fin. Est-ce que cela signifiera pour autant un retour à la normale ?

Quoi qu’il en soit, les participants à ce mouvement mondial en tireront de précieuses leçons. L’une d’elles, c’est l’apprentissage de leur propre force. Ils ont appris qu’en combattant ensemble ils pouvaient mettre l’État sur la défensive et concentrer l’attention de chacun sur leur cause. Une nouvelle génération a découvert la force et la joie de la lutte collective. Et cette découverte ne sera pas détournée par la division raciale. Il n’y a probablement jamais eu de mouvement social de masse dans l’histoire des États-Unis aussi diversifié dans sa composition raciale. Et il ne s’est pas laissé capturer par les organisations et les dirigeants qui parlent en son nom, bien que le réseau « Black Lives Matter » – qui a des sections dans de nombreuses villes et a reçu des financements de la part de certaines grandes entreprises – ait joué un grand rôle dans l’organisation de nombreuses marches. La plupart des actions sont spontanées et fluides. Il n’y a aucun ensemble de revendications fixes ; les poteaux de but sont mobiles. Mais, jusqu’à présent, le mouvement n’a pas réussi à dépasser l’objectif qu’il s’était fixé de mettre fin aux mauvais traitements infligés par la police aux minorités raciales, même si, ces derniers jours, les demandes de « dé-financement de la police » et même son « abolition » sont devenues plus fortes.

Certains politiciens, comme les maires de New York et de Los Angeles, ont exprimé leur sympathie pour la campagne de dé-financement de la police, mais ce qu’ils entendent par là, c’est qu’une modeste somme d’argent budgétée par les municipalités puisse être transférée de la police vers certains programmes sociaux. Compte tenu de la taille des budgets de la police aux États-Unis – selon l’Urban Institute, 115 milliards de dollars en 2017, le budget de la police new-yorkaise (6 milliards de dollars) étant plus important que celui de l’Organisation mondiale de la santé ! –, cela ne changerait pas grand-chose. En revanche, le mot d’ordre d’ « Abolition de la police » nous paraît plus intéressant. Il nous encourage, en tout cas, à imaginer un ordre social différent.

À quoi ressemblerait un monde sans police ? « MPD150 », un groupe basé à Minneapolis qui promeut cette demande, explique qu’il s’agirait d’un processus graduel redistribuant « stratégiquement les ressources, le financement et la responsabilité hors de la police et vers des modèles communautaires de sécurité, de soutien et de prévention ». Mais cela n’a pas de sens de vouloir abolir la police sans vouloir abolir également le capitalisme. Le problème avec ce plan et d’autres plans apparemment radicaux, tels que le Green New Deal [7] ou l’ouverture des frontières, est qu’ils sont à la fois trop timides et utopiques. En eux-mêmes, ils ne résolvent rien et ils sont également impossibles à réaliser au sein du capitalisme. Nous voulons nous aussi abolir la police, ouvrir les frontières et produire sans pollution. Mais cela ne peut être fait sans se débarrasser du capitalisme. Nous devons prendre le taureau par les cornes.

Ce mouvement représente un grand pas en avant, mais il nous reste encore un long chemin à parcourir. De nombreuses illusions devront être dépassées. Ceux qui s’attendent à ce que, à la suite de ce mouvement, la police devienne gentille, que les pauvres soient traités avec respect et que la discrimination raciale cesse, seront vite rappelés à la dure et triste réalité. Bien sûr, l’idée que les vies noires comptent sera encensée par tous. La plupart des grandes sociétés américaines ont publié des messages affirmant qu’elles y sont attachées. Des dizaines de politiciens ont « mis un genou à terre » en guise de soutien. Mais, en réalité, les vies ne comptent dans le capitalisme que dans la mesure où elles sont utiles à l’accumulation de valeur. D’ores et déjà, plusieurs millions d’humains sont inutiles à cela dans ce monde, et leur vie n’importe pas pour le capital. Cela ne changera pas. Le capitalisme a toujours utilisé le racisme et la xénophobie pour diviser la partie la plus pauvre du reste de la classe ouvrière. Cela ne changera pas non plus.

La normalité que nous retrouverons après ce mouvement sera celle d’un même monde de douleur et de misère. Le capitalisme neutralise toute utilisation des pouvoirs créateurs humains pouvant satisfaire directement les besoins de l’humanité. D’une manière générale, il ne satisfait des besoins que quand cela est rentable pour le capital. Mais ce mécanisme de profit est en difficulté. Le capitalisme est en crise et le restera après la fin de la pandémie actuelle.

La normalité qui nous attend, c’est celle d’un monde de soupes populaires, d’expulsions, d’anxiétés, de dépressions, de chômage augmenté. La richesse sociale, elle, sera toujours davantage transférée de la classe ouvrière vers les riches et les gouvernements se prépareront à la guerre.

Les crimes dus à la pauvreté augmenteront. Rappelez-vous pourquoi les deux hommes, dont les derniers mots – « Je ne peux pas respirer » – sont maintenant si célèbres, ont été arrêtés. Eric Garner était accusé d’avoir vendu des cigarettes en vrac (et donc d’avoir fraudé les impôts de l’État) et George Floyd d’avoir payé dans une épicerie avec un faux billet de 20 dollars (un sacrilège !). Crimes de pauvreté. Ils sont morts parce qu’ils étaient pauvres et noirs. Les troubles sociaux augmenteront aussi. Les contradictions de classe deviendront plus flagrantes. Et la police sera la police. Malgré les réformes qui peuvent maintenant être mises en œuvre, les lois qui peuvent être concoctées, les statues des confédérés qui peuvent être démontées, la police fera ce qu’elle a à faire, elle protégera la loi et l’ordre capitaliste. C’est pour cela qu’elle existe. Et ce sera violent, et ce sera brutal.

Notre espoir, c’est qu’au-delà de ce mouvement, nous soyons beaucoup à refuser le retour à la normale ; que l’esprit de combat survive aux manifestations de masse ; que la prise de conscience s’aiguise jusqu’à percevoir que la discrimination raciale, la pauvreté et la brutalité policière ne cesseront qu’avec la fin du capitalisme ; que la lutte s’étende de la rue aux lieux de travail – car ce n’est que comme ça qu’elle aura le pouvoir de changer l’ordre du monde.

Notre espoir, c’est que l’absurdité de ce monde stimule nos imaginations jusqu’à les forcer à poser la question en termes de collectivité : à quoi ressemblera le monde auquel nous aspirons et dans lequel nous voulons vivre ?

Perspective internationaliste
7 juin 2020.

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