Digression sur les gens d’ordre
Article mis en ligne le 3 octobre 2022

par F.G.


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Prenons l’exemple devenu banal à Paris ou ailleurs d’une manifestation autorisée de Gilets jaunes où, nassé de bout en bout par une police surarmée, provocante, pléthorique, le cortège marche au rythme des caprices des casqués et des ordres et contre-ordres qu’ils reçoivent, subissant, ici, des jets de gaz et là, des coups de matraques qu’aucun risque de débordement ne justifie. Ajoutons-y quelques drones violeurs d’identité survolant le tout en dérogation des dispositions actuelles du droit. Intégrons le tout à une stratégie générale de la tension élaborée au plus haut niveau de la hiérarchie policière, pensée par Lallement-Bonaparte et pérennisée par Nuñez, ex-bras droit de l’ex-Castaner, et on aura une idée de ce qu’est devenue, en Macronie, la gestion policière de l’espace public.

Il faudrait couvrir de honte, disait à peu près Karl Kraus, le silence de complicité des gens d’ordre qui, en certains moments de l’histoire où le réel déborde d’infamie, préfèrent ne pas voir ou ne pas entendre ce qui crève les yeux et assourdit les tympans. C’est que leur tendance profonde, essentialisable en nature, les incline toujours, quelles que soient les circonstances, à préférer l’injustice au désordre.


L’accommodement à l’ordre du monde, surtout quand on a fini par l’admettre comme inchangeable, est le pire des esclavages, celui de la raison réduite par conformisme à l’acquiescement de l’abjection. « Le réalisme est la bonne conscience des salauds », disait déjà Georges Bernanos, qui n’était pourtant pas un homme de désordre. On verra dans cette inclinaison de l’âme une conformation aux injonctions médiatiques dominantes, celles du journalisme de préfecture, mais il y a sûrement davantage : une acclimatation psychologique irrémédiable à la bassesse et au compromis honteux de la classe moyenne – le nom lui va bien – de ces temps postmodernes. Car, à bien y penser, il y a une grande différence entre l’électeur de base qui, par pur ressentiment, peut voter pour les petits croisés de l’Ordre national en trahissant souvent les engagements passés de ses propres ancêtres et celui qui, rivé à sa misère intellectuelle cultivée, vote pour la pensée-de-marché, les consensus qu’elle est supposée instituer et les modes d’existence qu’elle induit. C’est que le premier peut, du jour au lendemain, devenir Gilet jaune et se rendre compte, dans l’éclat du collectif, qu’il s’est électoralement comporté comme un con quand le second, arrimé à son intime nullité d’être pensant la nuance, continuera, pauvre type, à s’imaginer rempart au désordre de l’extrême, catégorie fourre-tout où n’entre évidemment pas, à ses yeux, l’extrême-centre du marché, du drone et du LBD. C’est sans doute dans ce cadre qu’il faut penser, pour saisir les nouvelles configurations de l’ordre, qui sont aujourd’hui ces gens d’ordre qui le subjectivent jusqu’à y adhérer et pourquoi ils le font.


Le mouvement des Gilets jaunes a contribué à un authentique changement de paradigme. En avoir été, activement, dans l’intensité de la révolte qu’il incarnait sur les ronds-points ou dans ses manifs, ou passivement, dans la sympathie simplement humaine qu’il méritait, c’était, de facto, accorder au dissensus le mérite qui est le sien et que la culture du consensus néo-libéral avait fini par brouiller. En refondant sauvagement le paysage, en ramenant la confrontation sociale à sa plus simple expression entre, d’une part, l’État macronien, la caste journalistique et la police dont il dépendait, et, de l’autre, un acteur social inattendu, difficilement identifiable – des gueux, la plèbe, ceux d’en bas – qui, hors clous institutionnels et sans aspiration aucune à la respectabilité, exigeait simplement son dû. Par son seul effet, sa force de convocation, sa façon de réinventer le courage, son refus de condamner la dérive émeutière, ce mouvement clarifia d’un coup un paysage où la fausse confrontation relevait des seuls partis, syndicats ou groupuscules qui, tous à leur façon, participaient du consensus et qui, presque tous – massivement soutenus par l’intellectualité en chaire ou en dissidence – virent, dans cette révolte sociale, un retour d’irrationalité, de confusionnisme, d’infantilisme, de virilisme, et pérorèrent à l’infini sur sa courte vue et son manque de perspectives. Rarement aveuglement atteignit ce point de non-retour dans la perception, pourtant si évidente, d’un retour au dissensus social et d’un changement d’époque.


Il est possible que la Macronie reste dans l’histoire – pronostic que le second mandat de feu Jupiter pourrait confirmer – comme le régime qui aura contribué à rallumer la flamme éteinte de l’imaginaire incendiaire de la vieille et rageuse lutte de classe, la classe des origines s’entend, celle d’avant sa captation par une gauche institutionnalisable ne comptant sur elle que pour conquérir le pouvoir et ses prébendes. Preuve que l’histoire est assurément farceuse. Surtout quand, sûr de soi et apparemment dominateur, on ignore tout, comme Macron, de ses possibles revirements. C’est dans ce cadre et comme suprême incarnation du déficit d’histoire qu’a produit l’enseignement de l’ignorance jusque dans les grandes écoles du système de reproduction que le « Petit Homme » et ses médiacrates arnault-bolloréens ont cru jusqu’à l’arrogance qu’il suffisait de contrôler les esprits pour régner en maîtres. Sans même sentir que, pour quiconque voulait voir, tout se voyait de leurs saloperies. Bêtes à manger du foin, ils sont allés jusqu’à s’auto-convaincre, pauvres crétins, qu’il suffisait, par médias interposés, de salir la noblesse des aspirations des révoltés pour que s’estompât la sympathie évidente qu’elles suscitaient dans la population commune, c’est-à-dire celle qui vivait à peine mieux qu’eux. Ou encore jusqu’à penser que la gestion secrète et sans comptes à rendre de ladite « crise sanitaire » allait ouvrir un champ infini à leurs exactions de pères-fouettards. Ou encore jusqu’à croire que la terreur policière qu’ils font régner et couvrent de leur silence complice dans ce pays de non-droit allait suffire, sous peine d’éborgnement, à ramener les jojos gilet-jaunés à la maison. Pour le coup, à part pour les plus déters d’entre eux, les entêtés, la tactique a marché. Du moins apparemment, car si tout un chacun n’est pas en état d’aller à une manif comme on va au casse-pipe, cela fait baisser les chiffrages policiers – déjà notoirement sous-évalués avant même qu’on lâchât la bride aux flicards –, mais pas la colère qui, elle, couve, mijote.


Si l’on s’attachait à définir ce qui caractérise les gens d’ordre d’aujourd’hui, qui ne sont pas tout à fait ceux d’hier – hormis pour partie d’entre eux, notamment les vieux à tirelire qui continuent, dans l’enthousiasme, à voter Macron pour préserver leur coquette épargne –, c’est leur prédisposition à se complaire dans la moyenne, à se vivre et à se voir comme humain moyen, c’est-à-dire ayant trouvé leur centre de gravité dans une catégorie statistique à laquelle ils adhèrent : la classe moyenne-moyenne. Car cette classe est moyenne en tout, en revenus (si on les compare aux gros), en capital symbolique, en aspirations. Son truc, c’est, contrairement aux pulsions de l’homme ordinaire, l’adaptation, la conformité, la pondération, la détestation de l’excès. Modéré en tout, l’homme moyen croit aux chiffres, à l’accomplissement personnel, aux règles de l’économie et à la démocratie à bas bruit, celle qu’on lui vend comme humanitaire et bientôt comme écologique.


Il fut un temps, pas très lointain, où la critique sociale savait mettre des termes englobant des concepts sur les choses : séparation, dépossession, aliénation, réification, spectacle. L’homme moyen, souvent préposé à encadrer les autres, est par excellence l’homme séparé ayant vendu son être pour son avoir ou son paraître. Sans autre lien que celui qu’il a tissé avec le spectacle de la marchandise, son cauchemar est de redevenir ordinaire, et plus encore s’il s’est hissé au rang moyen en venant du bas. Pour lui, de l’ordre du monde tel qu’il est marchandisé dépend sa vie sociale, celle qu’il s’est donné du mal à construire en échappant au sort dont il s’est provisoirement émancipé. C’est à lui d’abord que s’adressent les médiacrates en flattant son ego. Il est objectivement soumis et consentant au « discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » (Debord) parce que la moindre fêlure le plongerait dans les abysses d’un doute existentiel que, en tant qu’homme moyen, il ne saurait affronter. Le spectacle, cette forme particulière du capital, c’est l’aliénation dans sa phase ultime, soit concrètement réalisée, mais aussi sa fabrication concrète à laquelle, par son adhésion à l’air dominant du temps, participe l’homme moyen, nécessairement homme d’ordre donc. Que tout change, si nécessaire, mais pour que rien ne change à ses fragiles aspirations conformistes d’homme moyen.

C’est ainsi que, pris de l’euphorie du stationnaire, il vote indifféremment, au premier tour, pour Macron, Jadot ou Hidalgo pour revoter Macron au second en barragiste hostile, par nature, aux archaïsmes et aux extrémismes d’où qu’ils viennent. Mais, par-dessus tout, c’est le chaos social qu’il déteste, ce moyen aux idées moyennes qui lit Télérama, Libé et occasionnellement Les Échos pour se nourrir l’esprit qu’il a forcément moyen.


Reste que, sous leurs yeux comme sous les nôtres, la planète martyrisée d’avoir été par trop tripotée par le Dieu-Capital et la Main invisible du Marché part en vrille et que, privés de tout, mais surtout de jugeote, les gens d’ordre, ce multiple aussi moyen dans ses aspirations à la vie bonne qu’anesthésié dans ses capacités d’indignation, risquent de comprendre trop tard ce à quoi les a conduits le déconcertant mensonge cyber-mercantile auquel, fiers de leur ralliement au consensus et incapables d’en sortir, ils ont adhéré ou simplement consenti.

En revanche, les petits, les cassés, les ordinaires, les sans-grade, ceux que les gens d’ordre ont honnis, calomniés et moqués pour avoir osé réinventer, en jaune, la politique la plus authentique qui soit, la seule qui vaille au demeurant – celle qui réclame, pour reprendre la belle expression de Jacques Rancière, « la part des sans-part » –, ceux-là savent, tout quelconques qu’on puisse les décrire, que rien n’est joué d’avance dans le Grand Jeu du combat social – et désormais écologique. C’est pourquoi, dans leur mouvement, celui dont aucun chefaillon n’a pu les déposséder, la conscience leur est venue très vite : « Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur », « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Par la force des choses, pourrait-on dire, en marchant samedi après samedi, ces ordinaires se réapproprièrent l’infinie singularité du geste par excellence – le pas de côté –, celui qui déborde toute routine et tout possible anticipé et, plus encore, qui fonda, en toute époque, cet héroïsme du quelconque : celui du niveleur de 1648, celui du sans-culotte de 1789 ou celui du résistant anonyme de 1941.


Je sais : certains verront dans ces commentaires comme un reliquat d’enthousiasme hors de saison, peut-être même un clair égarement de ma raison raisonnante. Mais quoi ? Au nom de quel Grand Effondrement à venir devrais-je, d’un coup d’un seul, devenir survivaliste ou collapsologue pour penser l’après-rien ? Nous vivons, au contraire, j’en ai l’intuition, un moment particulier de l’histoire où rien ne compte davantage, dans la perspective de destruction de l’humanité à laquelle nous mène le mouvement infini du capital, que de retisser le fil rouge des anciens et actuels combats pour l’émancipation et la préservation du vivant.

Freddy GOMEZ