Il était une fois un petit pays
Article mis en ligne le 30 décembre 2019

par F.G.

« Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute,
coupe-là et jette-là loin de toi : car il est avantageux
pour toi qu’un seul de tes membres périsse
plutôt que ton corps tout entier. »
D’après l’Évangile selon saint Matthieu.



Il était une fois un petit pays.
Un jour le petit pays fut frappé d’une grande épidémie.

On informa sur-le-champ le petit président du conseil,
qui à son tour appela le petit président de la république,
qui en informa les petits présidents émérites,
qui en informèrent les petits présidents
des conseils régionaux, généraux,
municipaux, de quartier et de copropriété,
qui en avisèrent
tout le conseil d’administration des présidents,
et les hiérarchies présidentielles de présidents de toute présidence
Dans tous les coins du petit pays.

Tous ces gens en qualité de président présidaient,
mais ils n’avaient pas d’autres talents,
Et contre l’épidémie ils ne savaient que faire.

Ils appelèrent le président de la Congrégation des Hommes de Science
qui dit : « Il est évident, chers collègues présidents,
que l’épidémie est causée par quelque charogne contagieuse.
Un cadavre qui contamine notre petit pays. »

Mais comment pouvait-on dire une bêtise pareille ?
Le petit pays avait sa petite foi,
les cadavres étaient régulièrement enterrés
ou empilés dans de petites copropriétés de caveaux mortuaires.
Même la criminalité organisée
les ensevelissait avec dévotion dans des fondations en béton
ou les dissolvait chrétiennement dans l’acide.
Le président des hommes de science se trompait certainement,
et la cause de l’épidémie devait être cherchée ailleurs.

On appela le président de la Congrégation
Des Libres Citoyens contre les Minorités raciales.
« L’épidémie, dit-il, est une conséquence de la multiracialité.
Les immigrés apportent des maladies incurables et inconnues.
Brûlons nègres et Roumains et nous stopperons la contagion. »

On dressa de hautes piles de bois
et on y conduisit les immigrés.
Le feu dura des jours et des jours, la file des condamnés était longue,
mais bientôt on les eut tous éliminés.
Pourtant la contagion persista.

« Peut-être bien qu’il s’agit d’une charogne en putréfaction,
dit le président de la Congrégation
des Libres Citoyens contre les Minorités raciales,
Mais il est où, ce cadavre ? »

On appela le président de la congrégation
Des Libres Citoyens contre les Minorités religieuses et sexuelles.
« L’épidémie, dit celui-ci, est le résultat
du comportements déviant
de nombre de nos petits concitoyens.
Brûlons pédés et putains, et nous stopperons la contagion. »

On dressa de hautes piles de bois
et on y conduisit les prostituées et les homosexuels.
Le feu dura des jours et des jours, la file des condamnés était longue.
Mais bientôt on les eut tous éliminés.
Pourtant la contagion persista.

« Peut-être bien qu’il s’agit d’une charogne en putréfaction,
dit le président de la Congrégation
des Libres Citoyens contre les Minorités religieuses et raciales
Mais elle est où cette carne
pour qu’on ait tant de mal à la trouver ? »

Peu à peu on convoqua tout le monde.
On vit arriver les présidents
de la Congrégation contre les Minorités
politiques et sociales,
ceux de la Congrégation de la Corruption
simple et complexe,
les présidents de la Congrégation des Mafias unies,
les présidents de la Congrégation de la Désinformation,
Du Mensonge délibéré et de l’Huile jetée sur le feu,
et aussi tous les petits présidents des congrégations mineures.

Mais la contagion s’amplifiait,
Et la population était maintenant décimée par l’épidémie.

La masse des présidents
venus de tous les coins du petit pays
encombrait toute la place.
L’un après l’autre ils furent tous reçus.

Un jour de mai, un homme arriva, une bêche sur l’épaule,
attendant humblement en silence que son tour arrive.

« C’est qui ce type ?
La Congrégation des Grands Propriétaires
qui désherbent au plutonium
a déjà été entendue », dit le président des présidents.

« De même que le petit président de la Congrégation
des Cultivateurs d’organismes génétiquement modifiés »,
ajouta le président du conseil d’administration
des petits présidents émérites.

« Et toi, tu présides quelle congrégation ? »,
lui demanda le président adjoint au détachement territorial
de la présidence des aspirants petits présidents.

« Moi, je ne suis pas président, répondit-il, je suis le croque-mort,
mais je sais comment stopper la contagion.
La cause de l’épidémie, c’est vous, messieurs les présidents,
vous êtes morts et vous ne vous en êtes pas rendus compte. »

Il enterra le président du conseil,
le président de la république et les présidents émérites,
les présidents des conseils régionaux, généraux et municipaux,
tout le conseil d’administration des présidents
et les hiérarchies présidentielles de présidents de toute présidence
jusqu’au tout dernier président
dans le dernier recoin du petit pays.
Alors seulement, la contagion fut stoppée.

Ascanio CELESTINI
[traduit de l’italien par Christophe Mileschi]
« Selon saint Matthieu », Discours à la nation, Notabilia, 2014.

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