D’une vivante anarchie postmoderne
À contretemps, n° 44, novembre 2012
Article mis en ligne le 3 juillet 2014
dernière modification le 6 février 2015

par F.G.

■ Uri GORDON
ANARCHY ALIVE !
Les politiques anti-autoritaires de la pratique à la théorie

Traduit de l’anglais et préfacé par Vivien García
Lyon, Atelier de création libertaire, 2012, 248 p.

L’anarchisme semble avoir acquis, depuis une grosse décennie, une nouvelle jeunesse. Il a réinvesti, de manière souvent spectaculaire, la scène de la contestation anticapitaliste. Il s’est aussi affirmé dans le champ intellectuel. Au point que l’Alma Mater, jusqu’alors si frileuse à son égard, a fini par s’y intéresser en favorisant, à son sujet et dans divers champs de recherche, l’éclosion de nombreuses études universitaires. C’est dans ce cadre qu’Uri Gordon [1] a produit, en 2005, pour l’université d’Oxford, une thèse de doctorat sur « les politiques anti-autoritaires de la pratique à la théorie », dont Anarchy Alive ! est la version réécrite. Traduit en onze langues, le livre qu’il en a tiré connaît, depuis, un franc succès dans les tribus libertaires contemporaines, mais aussi au-delà [2].

Il faut lire ce livre comme on s’aventure en territoire inconnu. Avec curiosité et circonspection. Car la vivante – mais très anglo-américaine – anarchie que nous décrit Gordon n’a pas forcément grand-chose à voir avec ce qui, historiquement, s’y rapporte, dans sa pluralité et ses contradictions. Ce qui pointe ici relève, sans doute, d’une autre typologie : un anti-autoritarisme nourrissant un corpus politique hétérogène où l’ « anarchie » n’aurait, finalement, d’autre valeur que référentielle. On peut y voir, en positif, comme le suggère hardiment Vivien García en préface d’ouvrage, la configuration d’un mouvement réinventant, au quotidien, des pratiques libertaires enfin dégagées « de la répétition mécanique, des rituels vides et de l’ennui généralisé », mais aussi, en négatif, l’émergence, sous des formes diverses et variées, d’une nébuleuse néo-libertaire qui aurait largement puisé dans la boîte à outils et le fonds de commerce d’une pensée postmoderne assurément active outre-Atlantique [3].

Loin de nous l’idée de réduire, sans plus, la très vivante anarchie gordonienne à la confuse catégorie intellectuelle auto-définie comme postanarchiste [4], mais il nous faut bien reconnaître que la manière péremptoire dont l’auteur d’Anarchy Alive ! s’applique à nous démontrer que l’anarchisme ne serait, in fine, qu’ « une collection d’idées » au contenu – et au paradigme – « dev[ant] changer d’une génération à l’autre », s’accorde assez bien avec le relativisme postmoderne. De même le rapport, aussi lâche que distant, que Gordon entretient avec son histoire. Pour lui, en effet, « l’anarchisme d’aujourd’hui » n’a d’autre référent historique que celui qui « prend racine à la croisée et dans les convergences de divers mouvements postérieurs aux années soixante ». On avouera que c’est court, mais bien en phase avec la critique postmoderne des grands récits fondateurs, critique pour laquelle Gordon manifeste d’« évidentes affinités ».

Partant de là, c’est-à-dire du néant, l’idée, indéfiniment déclinée, qui parcourt ce livre pourrait se résumer ainsi : de par le monde, a éclos, à la faveur des grandes mobilisations altermondialistes et au croisement des combats « féministes, écologistes, antiracistes et queer » de notre époque, une mouvance anti-autoritaire assez souple, ouverte et inventive pour vivre et penser l’ anarchie de manière plus efficiente, c’est-à-dire moins rigide, rétractée et sectaire que ne l’envisageait l’ « ancienne école » – l’Anarchie (avec « majuscule »), dit Gordon. Cette mouvance présenterait, d’après lui, qui s’y inclut comme « activiste-théoricien », un certain nombre de caractéristiques inédites : nomadisme, immédiatisme, différentialisme, fonctionnement en réseau. Quant à la révolution, elle la penserait moins comme « événement futur » que comme « processus » intrinsèquement lié au présent et à sa quotidienneté. En clair, cette fort vivante anarchie soucieuse de résister, dans la vie même, à « toutes les formes de domination » n’est pas très éloignée de ce Lifestyle Anarchism que Murray Bookchin critiqua en son temps [5] et qui lui vaut quelques piques de Gordon pour avoir osé adopter une « attitude méprisante envers le postmodernisme et l’enchantement de la vie quotidienne ».

Pour le reste, Anarchy Alive ! dresse un panorama détaillé des formes, expressions et langages adoptés par les diverses tribus de cette infiniment vivante anarchie, en insistant sur les nombreux débats qui la parcourent, notamment sur la question du pouvoir en milieu anarchiste, sur l’utilisation – ou non – de la violence et sur le rapport à la technologie. Malheureusement, il nous faut bien constater que ces incessants débats révèlent, en sus d’une évidente propension au bavardage autocentré, une prédisposition à enfoncer des portes ouvertes. Car, si l’on peut effectivement déceler de la nouveauté dans cette anarchie d’époque – son ralliement au culturalisme ambiant, notamment, ou encore sa volonté, typiquement postmoderne, de substituer des objectifs parcellaires et séparés à la critique unitaire et globale de l’exploitation et de la domination –, on n’en verra que très peu dans les interrogations qui l’agitent et qui, même réactualisées, ne font que reprendre des questionnements que l’anarchisme porte depuis qu’il existe. Il est vrai que, quand l’histoire fait défaut, tout semble nouveau et signifiant, surtout les redites. Il en va ainsi de cette « action directe préfigurative » (c’est-à-dire devant préfigurer la société à laquelle les anarchistes aspirent) dont Gordon se regorge et qui n’est finalement que la confirmation d’un des plus anciens postulats éthiques de l’anarchisme, à savoir la concordance entre moyens et fin.

Malgré les critiques émises, on s’en voudrait de décourager le lecteur de lire un livre qui a pour principal mérite – et c’est déjà beaucoup – de s’intéresser de près aux approches théoriques et pratiques d’une large partie des libertaires, souvent jeunes, d’Amérique du Nord et, plus généralement, de la sphère anglophone. Mais aussi, surtout, parce que son dernier chapitre – « La terre natale » –, indiscutablement le meilleur, porte une attention particulière au conflit israélo-palestinien en ouvrant, à partir de la propre expérience de l’auteur, une perspective libertaire de résistance commune aux divers nationalismes qui s’y affrontent. Là, Gordon est encore à contretemps de l’histoire, mais pas hors l’histoire.

Freddy GOMEZ