Variation sur la classe fantôme
À contretemps, n° 24, septembre 2006
Article mis en ligne le 15 juin 2007
dernière modification le 28 novembre 2014

par .

■ Jean-Pierre LEVARAY
TRANCHES DE CHAGRIN
Montreuil, L’Insomniaque, 2006, 160 p.

Homme d’un seul livre, Jean-Pierre Levaray décline le « chagrin » d’aujourd’hui avec la belle constance de l’anthropologue du dedans, celui qui connaît. Cette nouvelle variation sur la classe fantôme touche aussi profond que les précédentes [1]. Même force d’évocation, même attention aux êtres. Ceux qui peuplent ces Tranches de chagrin vivent l’usine –classée Seveso 2 – comme un lieu de néant et de fatigue, que trouent, rarement, quelques fulgurances revendicatrices collectives ou, plus souvent, le simple bonheur de se reconnaître dans l’autre, le frère de galère.

Vies sacrifiées avec, pour seule alternative à la dépossession, l’attente du plan « social » et de la préretraite. Ah ! ce rêve, aussi petit que l’époque est maudite, mais si plein de désirs retenus. Levaray parle du réel, le sien, le nôtre. Sans emphase ni envolée lyrique. Ce qui rend ses variations indispensables, c’est précisément qu’elles disent le quotidien de cette mort au travail, de ce gâchis majuscule.

Si la solidarité des « chagrineux » ne relève plus – hélas ! – de la conscience ouvrière, elle n’en est pas moins là, en creux, toujours vivante, à hauteur d’homme, prête à servir de bouée quand le copain perd pied. Car le chagrin, c’est aussi cela, ce lancinant sentiment de perte que le temps de l’usine perpétue, même hors ses murs, jusqu’au dégoût de soi. L’attention à l’autre devient, alors, le signe d’une identité partagée et la preuve que le capital n’a pas tout à fait vaincu. Il y en a beaucoup, dans ces Tranches de chagrin, des signes et des preuves de ce genre, des sourires aussi, des promesses enfin. Comme si le sentiment d’appartenance à cette classe fantôme passait par là, désormais. En attendant mieux.

Dire, sans plus, que les mauvais jours finiront serait parier sur rien, mais résister, à sa mesure, à la sale vie qu’on nous fait, c’est déjà vivre. Les livres de Levaray nous y aident.

Gilles FORTIN