A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Pages d’hier
Plaidoyer pour un révisionnisme de guerre
Article mis en ligne le 8 septembre 2025

par F.G.
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■ Avec cette recension de Pierre Souyri [1], nous inaugurons une nouvelle sous-rubrique – « Pages d’hier ». Ces textes pourront indifféremment prendre leur place dans les rubriques « Recensions et études critiques » ou « Spanish Cockpit » au vu des thématiques qu’elles aborderont. Il s’agira, pour nous, de puiser aux archives de quelques « grandes plumes » pour redonner un peu de lumière à des traces de l’ancien temps qui n’ont rien perdu de leur pertinence. Cet article a été originellement publié, sous le titre « Un plaidoyer pour l’anarchisme espagnol », dans la revue Les Annales : économies, sociétés, civilisation, 25e année, n° 2, 1970, pp. 402-404. À propos de l’ouvrage de César Lorenzo dont il est question ici, nous renvoyons à la recension critique que nous lui avons consacrée, à l’occasion de sa réédition très augmentée, en 2006, sous le titre Le Mouvement anarchiste en Espagne : pouvoir et révolution sociale [2]. Bonne lecture et bonne reprise ! – À contretemps.



■ César M. LORENZO
LES ANARCHISTES ESPAGNOLS ET LE POUVOIR
(1868-1969)
Le Seuil, collection Esprit, 1969, 430 p.


L’histoire de l’anarchisme espagnol est encore mal connue en France : articles, brochures, mémoires de militants, polémiques sur ce qui se passa au cours de la guerre civile de 1936 se comptent par centaines, mais il n’existait pas encore, en langue française, à l’exception du livre de D. Guérin, d’ouvrage s’efforçant de donner une vue d’ensemble de la question.

Le livre de César M. Lorenzo, qui a utilisé une importante documentation, comble partiellement cette lacune, encore qu’on ne puisse pas le considérer tout à fait comme une étude historique : il s’agit d’un livre engagé, qui prend souvent la forme d’un plaidoyer en faveur des fractions de l’anarchisme qui, au cours de la guerre civile, s’engageront dans une politique de participation ministérielle au côté des autres formations antifascistes.

Pour С. M. Lorenzo, les organisations anarchistes abordaient 1936 dans un état dramatique d’impréparation aux tâches révolutionnaires qui allaient leur échoir. Imbus de vues utopiques davantage empruntées à Malatesta et aux théoriciens de l’« acratisme » qu’à Bakounine, enfermés dans un véritable fétichisme de l’idée pure et de l’apolitisme, ignorant à peu près tout des questions économiques et militaires, inconscients des problèmes internationaux, les anarchistes nourrissaient trop souvent leurs rêves de mythes simples : le communisme libertaire était conçu comme un âge d’or qui naîtrait d’un seul coup, d’une action directe et violente détruisant les institutions maléfiques. Des tentatives avaient pourtant été faites pour donner au mouvement des conceptions plus réalistes. Mais ni le « possibilisme » libertaire de Salvador Segui, ni l’« anarcho-bolchevisme » de García Oliver, ni les propositions faites par Angel Pestaña pour faire accepter l’idée d’un parti syndicaliste, n’étaient parvenus à triompher de l’intransigeance sectaire de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), qui se claquemurait dans son univers de rêves.

Encore faudrait-il reconnaître que ces rêveurs avaient suscité et entretenu, dans le prolétariat et dans une partie de la paysannerie, un sens de l’action directe et une tradition de l’héroïsme dans le combat de rue qui ne furent pas sans efficacité en juillet 1936. Si les militants de la CNT (Confédération nationale du travail) et de la FAI, au lieu d’être animés par le mépris le plus total pour les ruses de l’action politicienne, avaient été, dès longtemps, intégrés à des organisations ayant l’habitude de la manœuvre, de la négociation et du compromis, auraient-ils eu l’audace de s’opposer, sans délai et presque sans armes, à la révolte des troupes franquistes, puis d’entamer, de leur propre initiative, en Catalogne et en Aragon, une des révolutions les plus radicales du siècle ? Mais il est aussi vrai que l’état d’esprit des libertaires constitua parfois un handicap pour la révolution. Non pas qu’il faille imputer à l’anarchisme toute la responsabilité du formidable émiettement des pouvoirs et des centres de décision qui se produisit après le 19 juillet 1936 et se traduisit par une foule d’initiatives locales, désordonnées, abusives et parfois meurtrières – la lutte contre les fascistes aboutit çà et là à des tueries aveugles et, plus rarement, à des actes de pillages. Cette situation résultait avant tout de l’écroulement soudain de toutes les autorités et, à travers cette « chaotisation » de la vie sociale, s’opérait aussi l’affirmation d’un nouveau pouvoir révolutionnaire issu de l’action des ouvriers et des paysans. Les anarchistes ne furent pas que des désorganisateurs : ces fanatiques de l’idée libertaire furent très vite amenés à exercer des pouvoirs de police, à organiser des tribunaux, à discipliner rudement les colonnes qui partaient pour le front et à user de la force pour imposer les décisions les plus urgentes. En Catalogne et en Aragon, surtout, ce furent souvent les patrouilles de contrôle de la CNT qui mirent un terme aux exécutions sommaires et entreprirent de faire respecter un ordre fort rigoureux au nom des comités qui se mirent rapidement à l’ouvrage pour permettre à l’économie collectivisée de fonctionner.

Il reste que les principes de l’anarchisme supportèrent mal d’être confrontés avec les exigences de la pratique révolutionnaire. Les militants de la CNT et de la FAI durent souvent, pour agir, ruser avec leur propre idéologie et se dissimuler à eux-mêmes le sens effectif de leur action : en Aragon, la CNT devint, en dépit de tout ce qu’elle aurait voulu être, une sorte de parti unique exerçant vigoureusement la dictature révolutionnaire. Les impératifs de la lutte provoquèrent ainsi une dissociation entre l’idée et la pratique effective et, dès lors, les voies étaient ouvertes pour que l’anarchisme s’achemine par étapes, au nom du réalisme, vers une révision de ses propres principes.

Les anarchistes qui prétendaient se situer à gauche de tous les courants révolutionnaires s’orientèrent, non pas vers la formation d’un pouvoir s’appuyant sur les divers organismes de démocratie directe mis en place par les ouvriers et les paysans en juillet 1936, mais vers la participation ministérielle au gouvernement bourgeois. Dès le 27 septembre, en dépit des réticences de militants qui, comme García Oliver, s’étaient prononcés pour l’établissement d’une dictature révolutionnaire, les hommes de la CNT participent au gouvernement catalan. Le 4 novembre 1936, ils entrent au gouvernement de Madrid.

С. M. Lorenzo expose longuement leurs justifications telles qu’elles ont été, dès l’été 1936, formulées par des leaders « révisionnistes » comme Horacio Martínez. Les forces libertaires, qui ne se sont puissamment développées qu’en Catalogne et en Aragon, n’ont pas la possibilité de triompher, sans une deuxième guerre civile, des autres forces antifascistes hostiles à l’accomplissement, elle, d’une révolution sociale. Parviendrait- d’ailleurs, à s’imposer à l’intérieur de l’Espagne antifranquiste, que la révolution libertaire se trouverait de toute manière dans l’impasse : l’Europe capitaliste tout entière, qu’elle soit fasciste ou démocratique, agirait pour l’étouffer et la briser. Il ne reste aux anarchistes d’autre possibilité que de renoncer à l’impossible pour se consacrer entièrement à la lutte antifasciste.

Cependant, à l’automne 1936, les anarchistes ne sont pas encore, comme on le dira plus tard, « prêts à renoncer à tout, sauf à la victoire » sur le fascisme. Il est vrai qu’ils font alors valoir qu’en entrant au gouvernement et en s’incorporant aux divers rouages de l’appareil d’État, ils fourniront – bien mieux que les politiciens républicains et socialistes qui, après avoir participé aux pires opérations de répression contre les travailleurs dans les années 1930, n’ont cessé depuis juillet 1936 d’hésiter et de tergiverser – une direction résolue et efficace dans la lutte contre le franquisme. Mais surtout ils prétendent qu’en devenant eux-mêmes des représentants des pouvoirs publics, ils parviendront à paralyser les tentatives de réaction, qui déjà se dessinent contre les collectivisations, et à sauvegarder l’essentiel des conquêtes sociales de juillet 1936. Les journaux anarchistes vont alors jusqu’à prétendre que l’État est devenu une « force neutre » et qu’il sera possible d’utiliser sa puissance pour consolider le socialisme naissant. Le révisionnisme anarchiste aboutit à des conceptions qui paraissent largement apparentées à celles des marxistes réformistes.

En fait, ministres et fonctionnaires anarchistes ne sauveront à peu près rien. En Catalogne et en Aragon, les couches petites-bourgeoises, épaulées par les communistes et par l’Union générale du travail (UGT, syndicat socialiste), qui servira souvent d’élément organisateur aux petits propriétaires, reconstituent leurs forces et l’État bourgeois, à demi désagrégé par la révolution de juillet 1936, reprend de la vigueur. Dès les premiers mois de 1937, des collisions parfois sanglantes se produisent entre les militants de la CNT et les forces bourgeoises et communistes. Le 2 mai 1937, dans les rues de Barcelone, c’est l’affrontement armé opposant les communistes et leurs alliés bourgeois aux hommes de la CNT et du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Mais, redoutant une désorganisation des défenses antifascistes, les dirigeants anarchistes s’inclinent. Dès lors, les exigences de la bourgeoisie et des communistes se font sans cesse plus pressantes et, en août 1937, les divisions communistes et catalanistes écrasent les « collectivités ». Emprisonnés, destitués de leurs commandements et de leurs pouvoirs, les anarchistes sont mis au pas. Il est vrai que, en dépit des violences et des mesures de toutes sortes qui cherchent à les étouffer, les « collectivités » tiennent bon et même parfois se reconstituent. Mais, en tant que mouvement révolutionnaire, l’anarchisme est brisé. Ce sont désormais les éléments les plus conciliateurs qui détiennent le contrôle de ce qu’il reste des organisations libertaires, dont le glissement vers le réformisme se précise.

En mai 1938, la CNT donne son accord pour que soit garanties les « propriétés légitimement acquises » ; en août, elle entre, de concert avec les représentants de l’UGT, du patronat et du gouvernement, dans un Conseil du travail qui aura pour fonction d’arbitrer les conflits entre employeurs et ouvriers ; en décembre, elle se résigne à une restauration du catholicisme. Le syndicalisme anarchiste, qui, depuis 1937, s’est d’ailleurs réorganisé dans un sens centraliste et autoritaire, a perdu sa spécificité. Dominée par une bureaucratie qui a tout accepté pour pouvoir s’intégrer à l’État, elle n’est plus qu’une force d’appoint que républicains et socialistes utilisent désormais contre leurs alliés communistes devenus trop envahissants : ainsi, ce sont des troupes constituées par des militants de la CNT qui exécuteront, contre Negrín et les communistes, la tentative de coup d’État de mars 1939 en vue de mettre un terme à une guerre jugée perdue.

Les querelles, les déchirements, les scissions qui, après 1939, seront le lot des anarchistes contraints à l’émigration – C. M. Lorenzo en retrace longuement les péripéties – ne modifieront plus guère le visage d’un mouvement qui, hormis quelques groupuscules marginaux, continue à apparaître singulièrement assagi.

Pierre SOUYRI