Les éditions L’échappée ont opportunément publié, à la suite de la disparition d’Annie Le Brun (1942-2024), un précieux ouvrage d’entretiens avec elle. Avec cette heureuse initiative – ce bel hommage, en vérité –, L’échappée nous permet de revenir sur « cette voix unique » qui ouvrit la perspective de n’être jamais prise pour un écrivain ni d’avoir jamais projeté de faire œuvre. « J’ai écrit, précise-t-elle, seulement pour savoir où j’allais ».
Et perdus que nous sommes dans le brouillard de plus en plus dense de cette très basse époque, il est bon de s’égarer en sa compagnie dans la lecture de Sade, de Jarry, d’Hugo ou de Breton. Ou encore dans celle du Trop de réalité (Gallimard, « Folio essais », 2005), son ouvrage sans doute le plus connu. Impérative lecture, oserais-je, quitte à se laisser prendre par le vertige de ses mots pour en ressortir ragaillardis et heureux d’avoir mis nos pas maladroits dans les siens. Car, disons-le, avec Annie Le Brun, nous sommes en présence d’un caractère singulier dont la force même nous console des turpitudes communes auxquelles nous nous plions bon an mal an. Pour survivre, y compris socialement.
L’équilibre précaire de notre progression sur une ligne de crête affutée comme une lame de rasoir, rend familier l’abîme ouvert par le désir qui fascine tant. D’un inconfort vivifiant, l’exploration de ce monde inconnu qui nous habite autant que nous l’habitons, gagne en vitalité et surtout stimule notre audace, dans le sens où se laisser inspirer par « cette force de séduction qui nous relie à l’altérité » nous emporte, de mots en images, vers des nécessités qui ne sont réductibles ni à l’une ni à l’autre, mais crée un mouvement, une dialectique pleine de mystères et si chère à notre coeur. Là où « notre respiration sensible se manifeste », ajoute Annie Le Brun.
« Les mots surgissant pour dire ce qui ne peut être montré et les images paraissant pour donner forme à ce qui ne peut être dit », de la toile à la page et inversement. Dans une intimité partagée, le petit miracle de la lecture et de la contemplation ne doit pas être pris à la légère et son invite négligée. Une divagation d’explorateur disponible pour toutes sortes d’aventures, visuelles, charnelles, olfactives, gustatives, en volume et en relief, d’imaginaire à imaginaire, comme on donne la main à un ami qui chemine à vos côtés lors d’un passage difficile particulièrement escarpé. Ce qui n’a pas de prix.
Il ne s’agit pas, vous l’aurez compris, d’avoir le dernier mot, contrairement au culte de la servitude et à la pratique familière des simulacres qui réduisent à rien ou presque rien « la soudaine et stupéfiante lumière » qui parfois éclaire l’ombre du désir. Cette ombre, elle nous fascine pour peu que l’on ne soit pas totalement décervelé, sans volonté et sans désir.
Avec la « culture » [sic] Power Point, l’écrasement de la signification et l’insensibilisation qui s’en suit se traduisent toujours par une banalisation de la forme et une neutralisation du fond. Face aux maillages très serrés qui, du marketing au management, se nourrissent d’injonctions et d’ignorance, est-il encore possible de se faufiler dans ces chemins de traverses, de s’abandonner à l’insistant désir de voir s’élargir l’horizon ? Il faut y croire car, pour nous évader, du « trop de réalité », il n’est d’autre moyen de transport que le « désir », cette lumière du désir qui « change tout ». Il y a quelque chose de vertigineux, dit Annie Le Brun, dans l’émulation des errants divagant entre les mots et les images.
En guerre contre les idéologies, Annie Le Brun nous réjouit, tant son cheminement nous prend résolument à rebrousse-poil. Le « monde de la culture », l’ « art contemporain » sont désormais l’objet d’un culte aveugle qui privilégie la forme narcissique d’une volonté telle qu’elle s’inscrit dans un marché qui enrôle l’imaginaire dans un « process ».
Avec ses grands airs, l’art, qu’il soit ersatz d’imaginaire dans un monde qui s’enlaidit ou version adaptée à la nécrologie de la quête d’une créativité sans aura (Walter Benjamin), signe, par la conformité de ses ambitions, l’expression d’un échec éternellement réinventé.
Jean-Luc DEBRY
Collias, avril 2025.