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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Avatars du néolibéralisme culturel
Article mis en ligne le 16 octobre 2023

par F.G.


■ Jean-Claude MICHÉA
EXTENSION DU DOMAINE DU CAPITAL
Notes sur le néolibéralisme culturel et les infortunes de la gauche

Albin Michel, 2023, 272 p.



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Sauf à considérer qu’il suffirait de l’avoir traversée pour la connaître – ce qui serait absurde –, on se doit d’admettre que nous ignorons tout des us et coutumes de la région landaise. Il y a sept ans de cela, le Montpelliérain Jean-Claude Michéa a décidé, lui, avec sa compagne au « savoir-faire paysan » bien arrimé, de s’installer dans un village du Bas-Armagnac pour y vivre en travaillant la terre et en espérant pouvoir continuer à réfléchir – au calme – au devenir du capitalisme comme « fait social total » et aux infortunes d’une gauche devenue plus sociétale que sociale, tâche à laquelle il s’attelle avec constance et détermination depuis vingt bonnes années [1]. Une sécession, en somme, portée par une détestation certaine et assumée de la métropolisation du monde et de la dépossession de soi qu’elle favorise.

Instruit par lui-même, on savait que Michéa semblait satisfait de son choix, que la grande ville ne lui manquait pas, et moins encore les querelles que ses prises de position avaient suscitées dans certains milieux, variés mais tous clos, d’une « gauche » suffisamment postmodernisée pour n’agiter désormais que des clochettes sociétales dans un désert de la critique où elle semble régner sur un néant sans fin. Avec son accord, un long entretien de lui, publié en septembre 2020 dans le « journal d’opinion indépendant landais » Landemains – et qui ouvre (complété de notes) ce volume –, fut ainsi relayé en son temps sur notre site. Pour donner des nouvelles de « l’établi » Michéa. Mais, pourquoi le taire, même si cet entretien rassura notre équipe sur sa pugnacité dans la dénonciation des dérives d’une gauche assez globalement ralliée au différentialisme et à la déconstruction, nous étions de ceux à qui manquaient la saga de ses scolies, son goût pour l’impertinence, sa manière de philosopher et le plaisir polémique qu’il éprouve à étriller le prêt-à-penser d’une sous-intellectualité redevable – et tout acquise – à l’enseignement de l’ignorance qu’on lui a dispensé. Inutile de préciser, donc, que cet Extension du domaine du capital, sous-titré « Notes sur le néolibéralisme culturel et les infortunes de la gauche », récemment paru chez Albin Michel, eut pour effet premier de nous mettre en joie tant, perdue dans les sillons de son potager de subsistance, la parole de Michéa s’était faite discrète depuis Le Loup dans la bergerie.


La thèse de base sur laquelle repose, de livre en livre, l’argumentaire de Michéa est bien connue de ses lecteurs. Elle pourrait s’énoncer ainsi, en reprenant ses propres mots : « Sous l’effet de chaque nouvelle crise que sa fuite en avant engendre inéluctablement, [le système capitaliste] n’est pas seulement contraint de changer constamment sa forme en libérant, l’une après l’autre, toutes les potentialités dont sa logique était porteuse, depuis l’origine, mais il est également conduit – de façon tout aussi inexorable et sous l’aiguillon de cette même logique d’illimitation – à devoir progressivement noyer “dans les eaux glacées du calcul égoïste” (selon l’expression célèbre de Marx) toutes les autres sphères de l’existence humaine, y compris, comme on le voit aujourd’hui, celles qui relevaient jusqu’ici de l’intime et la vie privée (un “progrès” évidemment encore inimaginable à l’époque de Proudhon, de Marx ou de Bakounine). » Autrement dit, l’extension continuelle du domaine du capital tient à la logique même d’un système qui ne se conçoit que dans une fuite en avant sans fin transformant « en permanence tout ce qu’il touche en marchandise et occasion de profit, et ce jusqu’à l’extinction finale de toute vie terrestre ». Tout, c’est tout, y compris ce qui relève de la sphère du dedans. Jusqu’à il n’y a pas très longtemps, en effet, faisait sens commun partagé le fait, par exemple, que, indépendamment de ses préférences sexuelles, une femme n’était pas un homme – et vice versa. Ou encore qu’il eût été inimaginable, pour un antiraciste conséquent, c’est-à-dire hostile à toute légitimation du concept de race, le renvoi permanent – et pour son bien – d’une personne immigrée ou issue de l’immigration à sa condition de « racisé » (terme qui pue le nazi à plein nez). Ou enfin qu’on fasse commerce et marchandise à marche forcée tout de ce qui faisait la singularité et les limites de l’humaine condition. Ces barrières, le progressisme capitaliste s’en accommoda longtemps par défaut, mais en s’ouvrant chaque fois plus à des marchés consommateurs conceptualisés par ses soins et conquis comme tels : les jeunes, les ménagères de moins de 50 ans, les femmes « libérées », l’enfance, etc. En allant chaque fois dans le sens sociétal du vent, en l’épousant, en lui renvoyant son image. Si Debord reste supérieur à la plupart des théoriciens de son temps, indique Michéa – qui le cite beaucoup –, c’est qu’il s’est toujours efforcé « de saisir la dynamique du capitalisme moderne dans sa cohérence d’ensemble (comme en témoigne son choix du concept de “société du spectacle” pour désigner “le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image”) et non dans tel ou tel de ses moments arbitrairement séparés ». C’est en quelque sorte ce que se propose, même modestement, de poursuivre Extension du domaine du capital. À travers trente-six chapitres très condensés, le dernier livre de Michéa amorce « une analyse critique des derniers “progrès” de la logique libérale » à partir, précise-t-il d’entrée « d’une vision non métropolitaine des choses ». Construit comme d’habitude en forme de « poupées russes », notes et scolies s’emboîtant les unes les autres, l’essai s’attelle méthodiquement à aggraver le cas de son auteur auprès de ceux qui, depuis longtemps, le soupçonne de confusionnisme, d’inclinaisons populistes, voire de faire le jeu de la réaction. Nul doute que cette lecture, parfois osée dans le jugement et la pratique de l’opprobre, les confirmera dans leur jugement défavorable. C’est qu’à leur manière, pour mélancoliques qu’ils se disent parfois, ils peinent toujours, ces critiques, à cesser d’être résolument modernes, c’est-à-dire dans le vent des dernières lubies de la critique intellectuelle en vogue.

Il est vrai, entre nous soit dit, que Michéa enfonce le clou avec un plaisir non dissimulé. Et qu’il cible de manière ouvertement jouissive quelques figures du spectacle médiatico-culturo-politique de la gauche sociétale dont les noms importent finalement peu tant ses agents sont interchangeables. On pointera, d’ailleurs, que, à de rares exceptions, ce sont rarement les mêmes de livre en livre, ce qui prouve au moins que, comme au supermarché culturel du Capital réellement transgressif, sur le temps long de l’histoire des « idées », les « mandarins.nes » de la gauche sociétale se ramassent et prolifèrent à la pelle. Comme les idées creuses qu’ils produisent.


Au fond, Michéa – qui répète souvent, comme marqueur d’un changement d’époque, cette sentence de Foucault selon laquelle « tout ce que la tradition socialiste a produit dans l’histoire est à condamner » – est, lui, partisan au contraire de « renouer au plus vite – et pendant qu’il en est encore temps – avec le “trésor perdu du socialisme” et la “vieille” critique radicale du mode de production capitaliste », celle qui reposait déjà sur l’intuition que le libéralisme économique et le libéralisme politique représentaient, les « deux faces complémentaires et parallèles » d’une logique d’accumulation tendant, dans les faits et infiniment, à faire « concept » global. Dans cette perspective, il est clair que le progressisme sociétal et culturel – dont le wokisme, directement importé, comme la « French Theory », des États-Unis, est aujourd’hui la principale source d’inspiration – élargit infiniment le champ du capital à des domaines qui, jusqu’à il y a peu, relevait du domaine privé, et donc de l’impossible. Aujourd’hui, sous les poussées progressistes du libéralisme existentiel, le capitalisme global s’insinue au cœur mêmes de nos vies minuscules en leur offrant, moyennant plus-value, ce qu’elles réclament – un autre corps, un autre sexe, une intelligence artificielle, un avatar, une gestation médicale assistée – comme autant de droits humains machiniques. Et sur ce plan, chacun sait ou devrait savoir que ces marchés sans limite sont infinis.

Reste que ce « trésor perdu du socialisme », auquel il faudrait effectivement puiser des éléments d’inspiration, ne suffira pas, même si on se le réappropriait, à nous sauver des effets ravageurs d’un temps sans boussole ni repères où, entre crises et guerres, le système capitaliste extraordinairement dominant que nous subissons dans nos chairs et nos esprits nous conduit méthodiquement vers un point de non-retour écologique et civilisationnel. C’est sans doute sur cette évidence non dite que bute Michéa, celle qui définit le terrain de la praxis. Bien sûr, le lecteur de ses livres s’y instruit des logiques en cours, des pièges à déjouer, de l’extraordinaire délabrement de la pensée émancipatrice qui caractérise l’époque, des confusions qui l’entourent, ce qui n’est déjà pas si mal au demeurant. Qu’on s’entende bien, on ne lui demande pas de se faire intellectuel organique – sa référence bienvenue au grand livre de l’anarchiste polonais Jan Waclav Makhaïski, Le Socialisme des intellectuels [2], dit assez ce qu’il pense de l’idée furieusement léniniste et politiquement absurde d’importer, depuis l’extérieur de la classe ouvrière, la conscience dont elle serait privée –, mais on pourrait lui reprocher de se maintenir en aplomb de ce qui bouge un peu partout dans le pays, et ailleurs aussi, sans être forcément rouge.

Car, à défaut de « remettre [forcément] au premier plan cette “vieille” question sociale qui constituait, à l’origine, le centre de gravité de toutes les critiques socialistes de la modernité industrielle et capitaliste », bien des luttes de notre présent mériteraient une attention soutenue pour ce qu’elles engagent, chacune sur leur terrain et avec leurs singularités, de réinvention ou de redécouverte d’anciennes pratiques liées, à l’évidence, au mouvement ouvrier autonome d’avant sa domestication partidaire ou syndicale. Les échos qui percent, ici ou là, de mouvements récents semblent en tout cas l’indiquer. Qu’ils soient victorieux, ce qui est rare, ou défaits, ce qui demeure l’hypothèse la plus probable. En un temps pas si lointain, d’ailleurs, et ce contre presque toute l’ « intelligentsia », Michéa fut un des rares auteurs de son rang – c’est-à-dire non confidentiels – à voir un fait majeur dans l’émergence tout à fait inattendue du mouvement des Gilets jaunes – dont les pratiques se sont généralisées depuis à de nombreux combats, y compris syndicaux. On peut penser, de même, que la technique du « désarmement » adoptée ici ou là pour résister à la privatisation des communs, n’est pas sans rapport avec le « sabotage » d’un temps où la CGT syndicaliste révolutionnaire l’avait admis statutairement, au même titre que la grève générale ou la lutte pour le label, comme méthodes efficaces d’autodéfense ouvrière. Toutes choses qui prouvent qu’il ne suffit pas de regretter le déclassement de ladite « question sociale » sans quêter les signes, et il y en a, de son retour. C’est sans doute en cela, d’ailleurs, que la Macronie, parfait produit de l’enseignement de l’ignorance dans les Grandes Écoles du pouvoir, est grande : elle a radicalisé à un point tel le conflit de classe qu’elle l’a rendu central en l’élargissant à tout ce qui résiste, de près ou de loin, à l’unification marchande dans laquelle est engagé le capitalisme total, totalisant et totalitaire.


On avancera, pour le coup, une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut. Autant il y a vingt ans, le recours à l’indispensable George Orwell, calomnié de partout et d’abord par le stalinisme triomphant, était nécessaire pour cerner en quoi la marche infinie vers le progrès relevait d’un défilé triomphal du capital conduisant à l’abolition de toutes les conditions d’une vie digne et, de même, en quoi était précieuse cette common decency qui dictait aux classes populaires ce qui pouvait et ce qui ne devait pas se faire, autant il n’est pas sûr que, au stade de délabrement du vivant où nous en sommes, cet orwellien concept serve encore à fonder à lui seul une digue et encore moins une ligne de résistance. Car il s’agit bien de cela.

Il y a bien, chez Michéa, une inépuisable veine orwellienne, une indéfectible inspiration marxienne, un intérêt majeur pour Debord, un certain respect pour l’anarchisme des origines et une patente nostalgie communiste du temps du front de classe. Tout cela conjugué, réuni, réinterprété fait un terreau où, parfois contradictoirement, se mélangent des influences essentielles à ses yeux et d’où émane une certaine nostalgie qui, par instants, n’est pas très éloignée de celle de Tels, tels étaient nos plaisirs [3].

Dans ce cadre de pensée, le wokisme et ses conséquences – réelles dans l’organisation de la guerre néo-libérale de tous et toutes contre toutes et tous, ce que démontrent amplement les récits conjugués qui nous sont parvenus des dernières Rencontres internationales anti-autoritaires de Saint-Imier (Suisse) de juillet dernier [4] – méritent sûrement d’êtres pointés pour ce qu’ils sont, des symptômes d’un monde qui se défait dans le culte égoïste de la « différance » au double sens de Derrida, en ouvrant chaque fois de nouvelles problématiques et en débusquant en permanence des écarts de différence supposés cachés dans les héritages culturels de tout un chacun. Un cercle infini, en somme, de déconstructions-reconstructions autocentrées où rien ne compte que sa gueule et son égo.

Partant de là, il est peut-être vain de voir dans ce phénomène de campus autre chose que ce qu’il révèle : un sanglot de la petite-bourgeoisie culturelle amplifié, en contre ou en pour, par ses porte-voix médiatiques, politiques, postmodernes ou carrément réactionnaires. Un jeu d’avatars, en somme, qui n’implique, pour en sortir, que de réarmer – mais vraiment – la critique sociale.

Comment ? C’est la question à laquelle, pensons-nous, Michéa ne cherche pas à répondre, préférant s’en tenir à une position jubilatoire, mais un peu facile, de dénonciation des absurdités sur lesquelles prospèrent les différentialismes postmodernes, tous acquis à l’idée qu’ils sont dans l’épistémé et contre l’histoire, celle-là même qu’ils ont condamnée depuis longtemps à l’impuissance. Comme les Lumières radicales d’un temps où l’histoire avait un sens, même si elle tournait en rond.

Loin de nous, entendons-nous bien, l’idée de reprocher à Michéa de les charger armes au point – celles de l’humour, de la raison et de la dialectique, s’entend –, mais il n’est pas sûr que les avatars qu’il vise en prennent ombrage, ni même qu’ils sachent lire autre chose que leurs bréviaires auto-justificateurs écrits en novlangue forcément inclusive.

De même, il est permis de douter, sur un autre plan, que la défense michéenne des traditions au prétexte qu’elles feraient lien social séculaire et que, de ce seul fait, elles s’inscriraient dans le temps long d’une histoire sensible nécessairement intangible, soit recevable, non pas par un wokiste de base, mais par un esprit tout juste attentif au mouvement de l’histoire et éclairé de ses fréquents tête-à-queue. Il y a toujours, chez Michéa, un goût certain pour la provocation – registre sur lequel il peut même jouer contre sa propre réputation et à ses risques et périls pour fâcher le cultureux gauchiste ou le dernier curé venu de la moraline existentielle en vogue. Le prix à payer est de se voir vanté par un quelconque néo-libéral de droite, même extrême, genre Chicago Boy pinochétisé de Valeurs actuelles ou de C-News.

On pourrait lui lister, cela dit, une flopée de traditions qui se sont perdues, non sous les effets de l’arasante logique du Capital, mais parce que leur temps était passé et que les mentalités avaient changé. Si aller au peuple, non pour le catéchiser mais pour apprendre de lui, incline, pour sûr, à comprendre sa culture propre, et donc les traditions qu’elle perpétue, l’adhésion peut être active ou passive. Dans le cas de l’ami du Bas-Armagnac, et concernant la chasse – notamment à la palombe –, elle semble raisonnée et plutôt discrète. Ce qui l’intéresse, dans ces pratiques, c’est la convivialité (sauf pour les palombes !) qu’elle occasionne. Se fondre dans un collectif, n’importe lequel exige, en effet et pour sûr, de comprendre son état d’esprit et de ne pas le juger moralement. Mais de là à accroire que toute tradition ancestrale serait, en soi, porteuse d’une dimension socialisante, voire émancipante, il y a un pas que nous ne franchirions pas. On peut être, après tout, d’un village et tenir aussi à sa mauvaise réputation, même si « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux », comme le chantait Brassens.

Freddy GOMEZ


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