A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ Émilien BERNARD
La Tête dans le mur
Un journaliste en déroute au Trumpistan

Lux, 2026, 304 p.


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Il avait dit 17h30 à la gare. Ne voyant pas de train prévu à cette heure-là, je l’appelle et il me sort que l’horaire était approximatif. Il est déjà en train de zoner dans la ville. Je lui dis qu’il est flou, il me chantonne qu’il est flou d’amour. V’là l’anguille, le poète, l’itinérant aux semelles de vent. Je le retrouve au café de la Source où on sirote un picon bière tandis que des assermentés suréquipés poissent des gueules d’arabe rue Foch. Le copain hallucine. Bienvenu à Perpigang, ami Lémi !

Dans quelques minutes, Émilien Bernard et moi devons nous livrer au jeu de la présentation croisée de nos ouvrages respectifs : lui pour sa virée le long du mur américano-mexicain, moi pour ma galerie de portraits d’opposants à une usine de purification d’uranium. Les sujets de nos bouquins sont disjoints mais frangine est notre écriture : des récits « gonzo » où le « je » du narrateur ne s’efface pas derrière un évanescent surplomb mais se mue en un enjeu littéraire, psychologique et politique. Plus même : où le « je » est malmené, moqué, sommé d’avancer sur un fil au-dessus de sa possible perdition. Plutôt zéros que héros, nos alter ego sont farcis d’états d’âme et se trouvent toujours trop petits par rapport aux intrépides qu’ils croisent. Émilien et moi aimons le mot humilité. Ce n’est pas une posture, juste un rapport sensible aux situations dans lesquelles on se retrouve – parfois malgré nous – embarqués : art du doute et de la prudence. Émilien vient des rangs du journalisme autonome (celui qui souffle sur les braises), moi de la pépinière cénétiste ; avec l’âge et la bouteille (au propre comme au figuré parfois) nous nous retrouvons : distants des scléroses idéologiques, assommés par le retour des furies autoritaires, attentifs au tracé des lézardes qui, fort heureusement, travaillent le granit des fatalismes.

On se demande ce qui obsède Émilien : les limites ou les frontières ? Ou bien un enchevêtrement des deux ? Il y a deux ans le journaliste-écrivain publiait Forteresse Europe (Lux, 2024). Lampedusa, Calais, Serbie, Maroc : le camarade nous plongeait dans cette géopolitique du pire et du chiffre, dans ces centres névralgiques où les surnuméraires de la planète échouent en quête d’un avenir meilleur. Sapiens a toujours été ainsi : quand son biotope lui devient hostile ou insupportable, il va voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Question de survie et de tempérament. Vue depuis notre apogée civilisationnelle, la liberté de circulation, soit le simple fait de partager un bout de croûte terrestre avec nos semblables, est passée du statut de vérité anthropologique à celui de terreur obsidionale. Une pathologie sociale patiemment construite par le chœur martelant des différentes juntes médiatico-politiques. L’affaire est vieille. Il y a pile un siècle paraissait Le Vaisseau des morts (Das Totenschiff) [1] de l’insaisissable B. Traven. Roman magistral qui s’ouvre par la valse d’un apatride entre nations européennes : « En ces temps de démocratie achevée, l’hérétique, c’est le sans-passeport, l’individu qui n’a donc pas le droit de vote. À chaque époque ses hérétiques, à chaque époque son Inquisition. Aujourd’hui le passeport, le visa, l’anathème dont est frappée l’immigration. » 1926, Le Vaisseau des morts-2026, La Tête dans le mur, le continuum semble inépuisable. Stock sans fond de boucs émissaires dans lesquels les dirigeants n’hésitent pas à puiser pour exciter les basses pulsions de leur électorat – ce n’est pas au lectorat d’À contretemps qu’on va apprendre la musique.

Après l’Europe, Émilien Bernard s’est mis en tête de parcourir la frontière américano-mexicaine du Pacifique à l’Atlantique. Un peu plus de 3 000 kilomètres, de San Diego (Californie) à Brownsville (Texas) côté bouffeur de hamburgers ; de leur ville miroir mexicaine Tijuana (État de Baja California) à Matamoros (État du Tamaulipas). Émilien ne chemine pas seul, il est accompagné d’Alicia, vidéaste aussi désespérée et énervée que lui. Nous sommes à l’automne 2024. Pour quelques semaines encore Joseph Robinette Biden reste le 46e président des USA. Mais en face, l’agent orange déchaîne ses ambitions et promet son retour. Au titre de ses fixettes paranoïaques : finir le mur, protéger l’Amérique de l’invasion. Lors du premier mandat trumpien (2017-2021), le milliardaire emperruqué avait promis de prolonger la barrière sur 1 600 kilomètres et de faire raquer le Mexique. Au final, « seuls » 727 kilomètres ont été construits et le voisin hispanophone n’a rien déboursé. La saison 2 trumpienne s’hystérise selon le même tropisme xénophobe : protéger le peuple élu des hordes latinos venues bouffer le pain mou et blanc américain. Et le boss de la boulange US de recycler son cri de ralliement : Make America great once again !

Zombies du fentanyl

Ça commence à San Diego et ça commence plutôt glauque : la « Mecque du surf » est une « ville malade ». Émilien et Alicia découvrent des « junkies traînant leurs affaires dans des caddies rouillés, hagards comme des zombies, paumés parmi les zombies ». Les shootés au fentanyl errent et se grattent, certains coins de la ville californienne ressemblent à des enclaves asilaires avec ces camés grattant un bout de trottoir jusqu’à se faire sauter les ongles ou d’autres faisant « le derviche tourneur sur un terrain vague jusqu’à en vomir ! » Émilien observe, Émilien décrit. On l’imagine sur place, ahuri, notant dans son carnet, s’interdisant la moindre image car la tenue morale a ses exigences et on n’est pas au zoo. De fait, le cœur pourri du rêve américain palpite à travers le corps de ses suppliciés. Les migrants, entassés dans des centres de rétention ou dont la carcasse noircit dans un bout de désert oublié, sont une autre déclinaison du même paradigme : mort aux pauvres ! Toujours et encore. La loi est vieille comme Hérode, le présent déjà bourré de drones et de flics chargés de faire le tri.

Le fait que la compagne de vadrouille d’Émilien s’appelle Alicia n’est pas un hasard ; son prénom d’emprunt signale la très ancienne passion de l’auteur pour De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll. Dans cette suite d’Alice au pays des Merveilles, Carroll campe le personnage Gros Coco (Humpty Dumpty) en une « sorte d’œuf à triste figure, sur lequel on aurait collé des jambes maigrelettes, des bras et un costume. Quand Alice le rencontre, il est perché sur le faîte d’un patibulaire mur de brique et n’entend pas en descendre. De là-haut, il surplombe, domine, juge, admoneste. […] “Quand moi, j’emploie un mot […], il veut dire exactement ce qu’il me plaît qu’il veuille dire… ni plus ni moins.” » Et Émilien de conclure : « Oui, si je devais comparer Donald Trump à un personnage de fiction, ce serait sans conteste lui que je choisirais. Son “énorme figure”. Son positionnement en haut d’un “mur très haut” qu’il ne veut pas quitter. Et surtout sa rhétorique agressive et échevelée, où l’idée de vérité n’importe plus – “la question est de savoir qui sera le maître, un point c’est tout” ».

Pour arriver côté mexicain, Émilien et Alicia passent la frontière à San Ysidro. Ainsi se dessine la trame de La Tête dans le mur : ne pas seulement suivre la muraille (ce « monstre de métal ») mais la traverser, jouer au saute-frontière, à l’image d’une aiguille tentant de coudre une infernale balafre, relier des points comme on retisse une communauté. C’est que le mur, avant d’être une entrave à la liberté de circuler, est une insulte faite aux échanges entre les deux nations, à cette « Amexique » informelle et bien réelle, forcément métissée, qui se fout des oukases fascisants et des agitations identitaires. Telle Paloma croisée à San Diego qui, bien que d’origine mexicaine, se considère avant tout comme « frontalière », bilingue et refusant de subir une quelconque assignation culturelle : « Et c’est justement cette dualité qu’affecte le mur, qui détruit tout, note-t-elle, des communautés à la nature environnante. » Ils ne sont pas rares les clandestinos à être passés de l’autre côté et à ne pas avoir oublié d’où ils viennent. À continuer de filer un coup de main à leurs frangines et frangins pris dans les rets des mafias et des polices administratives. À dire l’enfer traversé : le désert, les cartels, les flics, la faim, la soif, les piqûres de scorpion ou les morsures de serpent. La Tête dans le mur est surtout cela : une suite de portraits, modestes et tenaces, petites mains du quotidien venues se frotter à l’ombre du mur, offrant de la flotte et des barres énergétiques, une présence et un abri pour quelques heures, des conseils (toujours dire aux chiens de la Border Patrol que si vous avez fui c’est que votre vie est gravement menacée – malgré cela, rares sont celles et ceux qui pourront prétendre à un titre de séjour). Charité d’inspiration religieuse, solidarité d’inspiration politique, au fond on se foutrait presque de l’étiquette tant ce qui survit d’humain dans cet espace déshumanisé apparaît précieux, réservoir d’espérance face aux coups de menton impérialistes.

Mourir dans le désert

À Tijuana, on fait la connaissance de Salina, « sorte de vigie pirate » qui tient avec d’autres amis « le meilleur “refuge” pour gauchistes en maraude : l’Enclave Caracol ». À San Diego, on croise Jim, prof d’espagnol qui « consacre tout son temps libre au Friendship Park Collective et à l’entretien des végétaux rachitiques qui longent le mur sur quelques centaines de mètres » ; à Tucson, c’est la journaliste Melissa del Bosque, coanimatrice du site The Border Chronicle, qui met les points sur les « i » : les progressistes à la sauce Biden ont tout misé sur un high-tech propre et discret pour fliquer la frontière avec comme résultat de pousser les migrants à emprunter des voies toujours plus dangereuses. Le résultat ne s’est pas fait attendre, on crève de plus en plus pour atteindre l’Eldorado americano : « Melissa cite un chiffre saisissant : 523 morts ou disparus ont été comptabilisés à la frontière en 2024, ce qui en fait l’itinéraire migratoire terrestre le plus meurtrier du monde. » De fait, le désert tue. Celui de Sonora à l’ouest, celui de Chihuahua à l’est où le mur n’a même plus besoin d’exister puisque le sable, la caillasse et un cagnard torride suffisent à venir à bout des ardeurs nomades. De fait, c’est quand le mur s’absente, quand sa carcasse longiligne laisse apparaître d’étonnantes trouées qu’il se révèle être le plus venimeux. « Récurrents tout le long du dispositif frontalier, ces “trous” déstabilisent, constate Émilien. Mais ils obéissent à une logique : c’est là où ils apparaissent que les conditions de passage sont les plus dangereuses – en l’occurrence, quatre ou cinq jours de marche dans un désert. De sorte qu’on peut voir ces interruptions de forteresse comme un piège, l’équivalent de ces lumières que font pendouiller devant leurs mâchoires ultra-dentues certains poissons des abysses océaniques – venez, c’est chaleureux ; puis couic. »

En écrivant La Tête dans le mur, Émilien avait un plan d’attaque précis, une ligne géographique plein Est à respecter. Bien évidemment, le récit offrira son lot de surprises, de moments barrés comme la visite d’un musée des horreurs dédié à la police des frontières ou la participation à un meeting de Trump à Albuquerque. Débarqué d’un Boeing pour un speech d’une heure, le milliardaire martèle ses habituels slogans, tandis que des écrans géants dupliquent en XXL sa face matoise : « Il faut voir un discours de Trump en entier pour comprendre à quel point sa rhétorique est pauvre et répétitive. Rien d’une machine de guerre oratoire, plutôt un moulin à paroles accouplé à un disque rayé », observe l’auteur de La Tête dans le mur. Quant à la foule de ses soutiens, elle se partage entre allumés pour qui les démocrates « sont menteurs, fourbes et tuent des bébés », déclassés du miracle américain, cow-boys assoiffés d’ordre et figurants de seconde zone piquant un roupillon sur leur chaise. Au-delà de cette sociologie de l’extrême, La Tête dans le mur est aussi exercice d’introspection d’un auteur qui n’hésite pas à exprimer le poids de sa mélancolie et de ses addictions : « Depuis quelques mois, je patauge à gros sabots dans une dépression peu folichonne. S’y mêle chimie neuronale en berne, gestion hasardeuse de ma pharmacopée, mémoire à court terme sévèrement ébréchée, sensation lancinante d’impuissance politique et cœur brisé. » Rassurons son lectorat, lors de notre commune prestation, celui qui se moque de porter haut l’art du « journalisme à flasque », a prouvé qu’il en avait encore sous ses semelles de vent. Contrairement à ce que laisse entendre le sous-titre du livre, la déroute est salvatrice quand elle s’éloigne de la route où s’agglutinent le vil, le veule et le berné et qu’elle garde le cap de notre commune humanité.

Sébastien NAVARRO