A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Il aura suffi que la fraîcheur revienne pour que, caressé par une légère brise qui requinque, on se dise que l’automne a bien des avantages, dont celui d’apaiser notre esprit de cette impression, marquante, d’écrasement calorifère qu’on a ressenti tout au long de cet été meurtrier. Qu’on se rassure, je ne vais pas en rajouter sur cette succession de prévisibles mais déconcertantes canicules qui, comme autant de bourrées débridées dans un bal folk auvergnat, se sont succédé sur nos territoires calcinés. Juste penser aux drames qu’elles auront générés dans bien des familles, aux vies qu’elles auront prises, aux destructions qu’elles auront laissé derrière elles sur des étendues considérables de territoires où le feu aura tout brûlé, aux pompiers de fortune qui – dépourvus de tout, et notamment de suffisamment d’avions bombardiers d’eau, parce qu’un arriviste arrogant, ancien Premier ministre et aujourd’hui candidat sans honte à la présidentielle, les avait débudgétisés. Si cette canicule à répétition aura eu valeur corrective sur nos propres comportements, elle aura surtout pointé, au quotidien de ces jours d’enfer, la totale incurie de cette Macronie aujourd’hui finissante qui aura commencé par éborgner les Gilets jaunes pour finir par accorder un permis de tuer aux forces du désordre. Après avoir appauvri les pauvres, enrichi les riches, culpabilisé les moyens, augmenté le temps de labeur de deux ans pour tous, méprisé toutes ses oppositions, gonflé considérablement les rangs factieux au Parlement, omis de faire atterrir l’avion d’un génocidaire notoire sous mandat d’arrêt international et nargué tout le monde, comme l’atteste le dernier été de son capo, qui l’aura passé à Brégançon, aux frais des contribuables et le cul à la fraîche vissé à un jet ski, quand le pays était en feu.

On a beau dire, on ne se sera jamais fait à ce botoxé au narcissisme. Rideau !


L’été, les amis, a commencé, pour ma compagne et moi, à Douarnenez. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que le coin fait partie de notre intime carte du Tendre. La deuxième, c’est que, malgré sa gentrification, la vieille ville n’a pas encore été trop salopée – je peux en témoigner, je la connais depuis mes jeunes années, c’est-à-dire depuis belle lurette. La troisième, c’est que ses plages sont merveilleuses pour qui, comme moi, aime marcher à la bretonne, c’est-à-dire les pieds dans l’eau et la tête dans les nuages. La quatrième, c’est que la mémoire des « Penn Sardin » (ces sardinières qu’on appelait, drôle d’idée, « Têtes de sardine ») et de leur grève héroïquement imaginative de 1924 semble y être toujours vivante, même si les raisons de l’entretenir ne sont pas toujours nobles. La cinquième, c’est que Douarnenez était la ville de Georges Perros, notateur d’excellence, et que ses Papiers collés [1] font partie de mes livres de chevet.

Douarnenez, c’est aussi un territoire de mélange où, depuis quelques années maintenant, s’est installée une joyeuse faune alternative s’intégrant à cette sorte de « triangle d’or » que composent désormais, dans l’esprit du temps antisystème, « Montreuil, Saillans et… Douarnenez ». Au soir tombé, sur le port de Rosmeur, cette faune est là, dans un mélange de sensibilités parfois contradictoires mais visiblement rassemblées autour de l’idée simple d’une autre sociabilité commune possible où se fréquenteraient, en bonne intelligence, de vieux marins à casquette, des Bretons bretonnants vaguement séparatistes et des quêteurs de rêves d’émancipation. On pourra voir ce qu’on veut dans cette itinérance. Un goût pour le nomadisme, un effet de mode, une fuite… Pour ma part, je m’en tiendrai à mes intuitions : il n’est de vérité humaine que dans le mélange et l’enrichissement qu’il charrie. On se sent bien à Douarnenez et, généralement, les galettes y sont bonnes quand on sait choisir son auberge du bonheur. En quittant la ville, mon logeur, restaurateur de son métier, nous a dit que le coin changeait beaucoup. On a craint le pire, mais le bonhomme parlait du climat. « Au train où ça va, la Bretagne va devenir méditerranéenne », nous a-t-il dit en nous montrant le ciel du matin, immensément bleu. C’était indiscutable. Depuis une semaine, en effet, peu de nuages avaient troublé l’azur. Comme si le charme breton était en train de perdre son principal atout : ses nuages, précisément, qui font le temps délicieusement changeant.


La Provence en août, c’est, au contraire, la confirmation d’un intangible. Inutile de charger son sac, un short et une paire de tongs suffiront. Pour le reste, on y mettra des livres. En imaginant un coin d’ombre où les lire, bercé par le chant des cigales. Un poncif ? À peine. Le massif de la Sainte-Victoire, à Aix, c’est un invariant d’harmonie qui, cet été, du côté du domaine de Bimont, a été troublé par des flics apparemment débonnaires – mais avec eux il faut se méfier – qui contrôlaient les papiers des randonneurs. Il y avait quelque chose d’étrange dans leur quête, comme une manière de ne pas croire, mais en le faisant comme savent le faire les flics, intrusivement. On a cru comprendre qu’ils cherchaient d’éventuels pyromanes.


D’Aix à Minerve, il y a une trotte. Dans les trois heures de route quand ça roule bien, qui deviennent cinq en chaude saison touristique quand ça roule mal. Minerve, c’est un lieu étrange, typique – par ses paysages et ses entrelacs – du pays cathare où, chaque année, dans la deuxième semaine d’août, se tiennent, sur les hauteurs du hameau de Bois-Bas, des « Rencontres du Maquis pour l’Émancipation ». Ce Maquis étend ses presque 270 hectares entre la rivière Cesse et les contreforts de la Montagne Noire. Propriété collective d’un groupement d’une centaine de personnes – physiques et morales –, ce lieu a été acquis, entre autres choses, pour y voir éclore des mises en pratique de dépassement de la propriété privée, l’usage de l’auto-organisation collective et l’organisation de ces « rencontres ».

Âme du lieu et grand maître de son intendance, Suno, ami de longue date, est, comme moi, un fils de l’exil libertaire espagnol, un de ceux qui a repris la flamme du « bel été de l’anarchie ». C’est un modeste, Suno, un écouteur plutôt qu’un parleur, un homme de terrain qui préfèrera toujours le concret d’une réalisation à l’abstraction d’un concept. C’est en cela qu’il perpétue la tradition d’un anarchisme réalisateur où les grandes choses dépendent des petites mains qui les portent et de la constance d’engagements qui attestent qu’il n’est d’autre moyen de vivre l’émancipation qu’en mettant en cohérence les affects, les idées et les actes, la théorie et la pratique en somme, les aspirations qui l’irriguent et les moyens concrets de les réaliser.

Ainsi, il faut le voir, Suno, frêle silhouette qu’agite une énergie rare, être au four et au moulin, suivre tous les débats de la semaine que suscitent les présentations d’ouvrages de qualité – qu’il a lui-même sélectionnés en invitant leurs auteur.es à venir les présenter –, y intervenir, sermonner l’assistance quand elle ne respecte pas les heures de repas, compliquant ainsi la tâche des cuisines. Il faut l’entendre pousser sa gueulante quand sa première intervention n’a pas été suivie d’effet. Il faut le voir bouder quand on lui reproche d’être trop dirigiste. Il faut le voir rigoler de lui-même quelques minutes après quand, ravi d’être parvenu à faire sienne une fois encore cette sentence d’Élysée Reclus qu’il doit affectionner – « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre [2] » –, il pense déjà aux débats de l’après-midi, aux festivités du soir et aux concerts endiablés de la courte nuit qui l’attend. Bien sûr, il n’est pas seul Suno, il a constitué une petite équipe de fidèles, mais les Rencontre du Maquis c’est sa chose. Il l’a pensée, rendue possible, cajolée, affinée dans l’idée, magique, qu’une autre vie collective était possible et qu’il fallait le démontrer.

Minerve, c’est donc ça, une immersion en terre de liberté et de fraternité. Qu’on ne se trompe pas, cela dit. Quand on y est invité pour présenter un ouvrage, ce qui était mon cas pour mes Folies d’Espagne, éditées par L’Échappée, l’exercice est toujours difficile. Il peut même être frustrant, quand, pour d’étranges et inopportunes raisons, le débat qui devait le suivre – et porter, pour le cas sur les vives contradictions et tensions que l’anarchisme espagnol dut affronter pendant la révolution sociale de 1936 – se voit littéralement confisqué par de foireuses considérations sur la prochaine élection française d’où émergent des positionnements sans consistance. Car, après tout, il y avait matière à tisser des fils historiques et mémoriels entre le fait que les anarchistes espagnols, peu portés à l’électoralisme, votèrent relativement massivement en février 1936 contre le fascisme en accordant, sans passion ni enthousiasme, leurs suffrages à la très réformiste coalition de la gauche institutionnelle, alliée dans un Front populaire. Pour cela, il est vrai, il aurait fallu recentrer le débat sur le réel, celui auquel on finit toujours par se cogner, en sortant des poncifs sur l’ « autoritaire » Mélenchon et La France insoumise. Comme si le vrai danger était là ! On a souvent vanté, chez les bourgeois cultivés, le charme de l’anarchisme pour sa prédisposition à glisser des cailloux dans la raison commune. Pour ma part, j’en ai souvent douté quand de politique il s’agissait, mais rarement à ce point. Et pensé à cette phrase de Victor Serge : « Ne voulant point “faire de politique ”, les anarchistes en font souvent, avec le plus beau courage, de fort mauvaise. [3] » Ce devait être dit, voilà qui est fait !

Minerve, en somme, tient d’une authentique expérience libertaire où, entre improvisation et volontarisme, on éprouve, le temps d’une semaine hyperactive, une évidente sensation de vie augmentée. On s’y sent bien, comme protégé des horreurs du monde et dans la claire conscience qu’il faut le transformer du tout au tout. Avec le soutien actif des cigales et leurs chants incessants.

La bise à Natalie, Marion, Sébastien, Pierre-Jean, Jean-Luc, Lola, Nedjib, Ritchy et bien d’autres compagnes et compagnons de table, de discussions, de déconnades et de rires. Et à Suno, bien sûr, le véritable maître des lieux et des horloges.

Freddy GOMEZ