A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Il y a des disparitions qu’on attend car on les sait inéluctables. C’était le cas pour celle de l’ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l’attente d’une mort annoncée. Et l’esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C’est dans ce laps de temps que j’ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma compagne de l’époque. Longue conversation où l’ami Thierry nous raconta, en totale connivence, son entrée en anarchie, les familles affinitaires auxquelles il adhéra, ses relations avec les vieux militants de la CGT-SR, son adhésion au Syndicat des correcteurs CGT, la fondation de l’Alliance syndicaliste, ses rapports, compliqués mais fraternels, avec les anarchistes espagnols, l’aventure très prenante de Radio Libertaire. Cet entretien est là, il mérite d’être transcrit et diffusé. Il le sera, le temps venu.

Si je remonte dans ma mémoire, ma rencontre réelle, tangible, avec Thierry date des années 1970. Elle se situe dans le cadre de nos fébriles activités respectives au sein du Syndicat CGT des correcteurs. À vrai dire, on s’y sentait à l’aise dans ce syndicat, mais Thierry, lui, s’y apparentait à merveille. Labeurier infatigable de la cause ouvrière, syndicaliste de choc, militant apprécié pour sa bonhomie, ses qualités humaines, son humour, il n’aspirait à rien d’autre que d’être ce qu’il était, un soutier de la constance, toujours disponible pour les tâches les plus ingrates ou les moins valorisantes, ce qui, somme toute, était assez rare dans cette fratrie qui réunissait, pour ce qui concerne les nombreux libertaires ou apparentés qui la fréquentaient, nombre de discoureurs et de grandes âmes peu portés à mettre les mains dans le cambouis. Thierry, lui, était l’exact contraire de ces syndicalistes assurément révolutionnaires, mais seulement de tête, envers lesquels il aimait à manifester un esprit clairement frondeur. On le disait basiste, ce qu’il était sûrement, mais cela ne l’empêchait pas, quand l’enjeu l’exigeait, d’occuper des postes de direction au sein du syndicat, où il était d’ailleurs toujours confortablement élu par une base qui s’identifiait à lui. Cette aspiration à « ne pas parvenir », très ancrée dans son cas, il la gérait à sa manière, bonhomme mais ferme, quand sa bande – nous, en résumé ! – l’incitait à « monter au comité syndical » parce que telle circonstance ou telle raison l’exigeaient. Il ronchonnait, mais s’y pliait. C’était son côté bon soldat de la Vieille Cause. Comme membre du Syndicat des correcteurs CGT auquel il adhéra en 1973, il fut secrétaire labeur, élu au comité syndical par intermittences statutaires jusqu’en 2001 et secrétaire adjoint entre 1998 et 1999, quand Jacky Toublet était alors secrétaire. Il fut aussi délégué du personnel à la Sirlo (Le Figaro) jusqu’en 2000 et, de 2001 à 2004, à Presse Alliance (France-Soir).

Très vite, lui et moi, nous sommes devenus proches. Par une sorte d’attraction affinitaire difficile à caractériser, sauf à remonter le temps de l’histoire, celle que nous avait léguée nos glorieux aînés. J’étais héritier, pour ma part, d’un imaginaire désormais très ancien, celui d’un « bref été de l’anarchie » espagnole et je militais activement à Frente Libertario, une dissidence de l’exil libertaire espagnol. Thierry, lui, avait puisé nombre de ses réflexes de militant anarcho-syndicaliste dans la vieille mémoire des anciens compagnons de la CGT-SR : Julien Toublet (1906-1991), Georges Yvernel – dit Bouclette – (1907-1980), Aimé Capelle (1910-1989), entre autres, mais aussi chez les anciens de la Révolution prolétarienne (RP) – même s’il trouvait « un peu spéciale », très autocentrée pour le dire autrement, « la famille de Monatte ». Cet intérêt pour les vieux militants et leurs parcours était finalement rare en cette époque où la jeunesse insurgée – avant de se ranger – ne s’intéressait, pour beaucoup, qu’à elle-même. Pour Thierry comme pour moi, les secrets que détenaient, et parfois racontaient, les vieux de la vieille nous remplissaient de joie, une joie intense, celle qui naît du sentiment de s’inscrire dans une indispensable continuité historique. Le présentisme, je l’avoue, n’était pas notre excitant favori.

C’est sans doute pour cela que, nourris de cette longue histoire, Thierry, pour l’Alliance syndicaliste, et moi-même, pour Frente Libertario, nous fûmes, avec Jacky Toublet (1940-2002) et Alain Pécunia (1945-2024) notamment, très actifs dans l’aventure du Comité Espagne libre – organisme cofondé en novembre 1973 par les deux entités – et dont l’ambition était d’élargir au maximum la campagne en faveur de Salvador Puig Antich, condamné à mort par le régime franquiste. Je me souviens, par ailleurs, qu’au lendemain de l’exécution des derniers prisonniers politiques du franquisme eut lieu, le 1er novembre 1975, une immense marche vers Hendaye dont le Comité Espagne libre était l’un des coordinateurs. Thierry était en première ligne. Dans l’un des cars que nous avions affrétés, il m’en reste le souvenir attendri du rôle d’animateur qu’il y joua sur le long chemin du retour en poussant la chansonnette et en faisant partager sa claire passion, jamais démentie, pour le blues, dont il était probablement l’un des meilleurs connaisseurs en France. En atteste le succès d’estime et de fidélité que lui apportèrent, quelque quarante années durant, son émission parisienne « Blues en liberté » sur Radio libertaire, devenue « Blues bordelais » sur « La Clé des ondes ». Son phrasé, son savoir, sa verve, son humour firent le succès de ses deux émissions qu’il prépara, chaque semaine, méticuleusement et avec amour. Car Thierry, quand il s’engageait, pour une cause, ne faisait rien à moitié. Il était au fond l’héritier d’une longue histoire où, contrairement à ce que prétendit un slogan de l’après-68, le militantisme n’était pas le « stade suprême de l’aliénation », mais la condition de l’émancipation par sa mise en pratique concrète. En réalité, il pouvait être les deux à la fois.

Chez les libertaires que nous étions, le travail syndicaliste et les corvées qu’il imposait parfois pouvaient se marier avec les passions les plus diverses. Chez Thierry, elles n’étaient pas contradictoires. Elles tenaient d’un même désir pour la liberté sans rivages. Une distribution de tracts devant une usine occupée en chantonnant du Howlin’ Wolf ou du Muddy Waters, c’est après tout une manière comme une autre d’opérer la synthèse. Et, pour le coup, l’ami Thierry, qui s’y connaissait autant en blues qu’en histoire du mouvement ouvrier, savait que tout était question de rythme.

En ce jour funeste où j’appends qu’il nous a quittés, je pense à Fabienne, sa compagne, à Julien et Delphine, ses enfants, et à tous les amis qui, anarchistes ou/et fans de blues, ont perdu un frère.

Salut, compagnon !

Freddy GOMEZ