A Contretemps, Bulletin bibliographique
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« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs,
à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l’âme,
seule avec sa nullité séparée. »

Fernando Pessoa,
Le Livre de l’intranquillité

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J’ai vu les couleurs de la fin du monde. C’était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l’être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux survivent encore : un olivier et un abricotier. Tout le reste : crevé. Canicule, sècheresse, tempête, gel tardif, grêle, parasites, la liste des calamités est aussi longue qu’une soirée électorale. Plus que jamais l’agriculture est un sport de combat, éprouvant, harassant, aussi perdu d’avance que l’humanité le cul désormais à l’étuve. C’est l’histoire d’une grenouille plongée dans une casserole d’eau froide. Petit à petit, on chauffe l’eau qui devient tiède, puis chaude et enfin bouillante. La grenouille n’a rien vu venir, au début le regain de chaud était même agréable. Puis ses membres sont devenus gourds, son cerveau a molli, sa pensée s’est rencognée avant la perte de conscience. Agité par le bouillonnement de l’eau, le corps du batracien, ventre à l’air, semble imiter la vie. Illusion de pacotille.

L’image de la grenouille cuite dit tout de nous. À cela près qu’une grenouille suffisamment alerte aurait pu sauter hors de la casserole. Nous autres, humains lucides, n’avons nulle part où fuir. Pas de planète B. La Terre est nos frontières – à part pour la secte des muskophiles et leur délire martien. Mais les muskophiles ne sont déjà plus des humains, ils visent l’après, la symbiose avec la machine, leur cerveau téléchargé sur un cloud et le cloud en orbite interstellaire. Bye-bye les chtarbés, vous nous manquerez pas !

Nous, terriens attachés à nos peaux de peu, sommes plus prosaïques. Notre condition a beau être des plus précaire, on n’a qu’elle, alors on la défend. On pétitionne, on manifeste, on grimpe dans des arbres pour protéger des bouts de vert de l’artificialisation ; on se fait shooter par les flics et des juges nous encagent parce que la France ne connaît qu’une loi : quand le bâtiment va, tout va. Dans ces Pyrénées-Orientales où je crèche depuis trop longtemps, la bétonite est un art majeur. Terres cultivables, garrigue, bois, tout doit disparaître. Alors on cimente, on goudronne, on coule des dalles, on monte les parpaings – les lotissements fleurissent comme des bubons sur un pesteux, clapiers à pauvres, résidences à bourges, tout le monde s’y retrouve, même les enchristés de la future taule prévue au nord de la ville. Le béton, y’a pas à dire, est le motif le plus inclusif du moment. Qu’attendent les quiches postmodernes pour nous pondre un collectif « Non à la bétonophobie » ?

Le désespoir rend excessif et amer, je m’en excuse.

Reprenons. Dimanche 5 juillet, 18h00, je pars mettre un coup de flotte à quelques arbres et arbustes avant le troisième raid caniculaire. Chemin de la Sagne, l’air sent le cramé. « Sagne », semble-t-il, renvoie à un vieux mot roussillonnais signifiant « marécage ». Aujourd’hui, la zone humide – à part les yeux pour chialer – on oublie. La Sagne est sèche et figée – un ossuaire. Plein ouest, la dorsale du Canigou est masquée par un énorme panache gris-rosé-orangé. Les voici les couleurs de la fin du monde. Un chromatisme étrange et hypnotique, l’impression d’être un figurant dans un blockbuster hollywoodien. Mais on n’est pas à Hollywood, on est dans le Roussillon et à quelques bornes de là ça crame depuis hier soir. Parti de Tarerach, le grand incendie va ravager 5 000 hectares du côté du bas Fenouillèdes, du Ribéral et des Aspres. Soit, rive gauche de la Têt, la zone comprise entre les villages de Trévillach et Montalba-le-Château et rive droite : Vinça, Bouleternère et Ille-sur-Têt. La départementale 66 est coupée, autant dire le département sabré en deux.

Avec l’image, j’ai la bande-son : le chant assourdissant des cigales et le vrombissement aérien des avions Dash et des hélicos. Les bombardiers d’eau zèbrent le ciel. Eux aussi sont hypnotiques, irréels presque. Leur mission est de contenir le feu, mais quand le feu est trop balèze, l’eau larguée du ciel s’évapore avant de toucher les flammes. Je tiens l’info d’un pompier intervenu en première ligne contre « l’Ogre des Corbières » – l’incendie ayant noirci 17 000 hectares dans le département voisin de l’Aude en août 2025.

Devant ce drame en temps réel, un spectre hante les commentateurs du désastre : demain 6 juillet, l’arrivée de la troisième étape du tour de France est prévue aux Angles, station de ski des P.-O. Sera-t-elle maintenue malgré le feu ? Le préfet est en pleine réflexion et les fondus de bicyclette dénoncent déjà une double peine. Je compatis.

J’ai des amis piégés par la furie incendiaire à qui j’envoie des messages. Soutien, courage, abrazo et si besoin d’hébergement d’urgence on a des piaules. J’essaie de joindre Yohan. On s’est connu il y a plus de dix ans sur le marché de Thuir. À l’époque, il était chevrier et son stand de fromages était un vrai théâtre d’agit-prop. On était les anars du marché, on alpaguait les clients et les forains, on se marrait. Yohan avait une sacrée gouaille, mitonnée dans le bordelais. Jumelée avec mon verbe du bassin de Thau, ça faisait un beau combo. Après les biquettes et leurs fromages, l’ami s’était reconverti un temps dans la poule, celle aux œufs qu’ils vendaient à des prix défiant toute concurrence. Dans la foulée, il était devenu arboriculteur (des oliviers principalement) et chanvrier / producteur de CBD. Sa baraque et son verger sont au bas du village d’Ille-sur-Têt, pas loin du fleuve, autant dire au cœur du brasier.

Au téléphone, Yohan m’explique qu’ils sont confinés dans l’appart de sa compagne à Bouleternère. Impossible de sortir. Le village est vide, la fumée envahissante. Yohan a soigneusement débroussaillé son terrain, il espère que son exploitation sera épargnée. En attendant, il faut attendre et la redondance épuise les nerfs. L’ami n’est pas un frileux, l’incendie ne lui fait pas peur mais il m’avoue que « ça pue ». Au propre comme au figuré. Le feu a sauté le fleuve. Poussé au dos par une tramontane chaude et sèche, l’incendie a une étendue aride et escarpée devant lui avec au milieu des villages isolés : Joch, Casefabre, Caixas. Les pompiers ont un objectif : que le feu ne passe pas le col de Ternère au niveau du village de Rodès. Peine perdue, il passera.

20h47, SMS de l’ami. Il a pu sortir de l’appart et voir le désastre : « J’ai tout perdu. Me reste mon bermuda, un tee-shirt, mes chaussures et mon camion… Je pleure… » On a tenu le rond-point au temps des Gilets jaunes et j’ai du mal à l’imaginer chialer. Et pourtant. Quelques minutes après, une vidéo montre sa serre qui brule. Toutes les cultures sont mortes [1]. Un peu avant 23 heures, ils débarquent à quatre à la maison. Le couple et leurs minots, des rescapés. Le garçon chiale, l’adolescente chiale et moi j’essaie de me tenir. Élo a les yeux étrécis par la fumée ou bien par l’effroi. Ils sentent le feu de cheminée et n’ont que leurs fringues sur eux. Ils tiennent à quitter leurs chaussures avant de rentrer dans le salon et ce geste de civilité, dérisoire par rapport à la tragédie du moment, me bouleverse.

Leur visage porte le masque de la sidération. Je pense à la guerre, à l’exode. Je pense à la suite logique du chaos climatique : quand les terres deviennent soudain inhospitalières et incultivables, alors les gens fuient. C’est là une vieille loi des migrations humaines. Dix mille personnes ont été évacuées dans un bordel sans nom, quinze communes vidées de leur population. À Bouleternère, après d’interminables palabres floues avec le préfet, le maire est passé dans le village avec un porte-voix : « Évacuez ! » Les gens se sont retrouvés dans la rue, hagards et apeurés. Le haut du village brûlait, des brandons tombaient du ciel et enflammaient, au choix, un arbre, une voiture, une maison. C’était un genre de punition divine, ce n’était aussi que le début de l’enfer car l’été – désormais saison maudite à part pour des estivants toujours prêts à se faire rosir la couenne dans le grand barbeuc roussillonnais – commençait à peine.

Cygne noir

Le cygne noir statistique désigne un événement imprévisible aux conséquences considérables. Quand il ne se fait pas traiter de « connard », d’ « idiot à chapeau » ou de « cowboy fou de la secte de l’apocalypse climatique », l’agro-climatologue Serge Zaka publie des analyses sur le chaos climatique : « Après plusieurs années de sécheresses, de canicules et d’autres stress successifs, un cygne noir peut constituer le coup de grâce : il accélère brutalement la mortalité des forêts, provoque des dépérissements massifs, des ruptures en cascade dans les écosystèmes et peut faire franchir des points de bascule écologiques dont le retour en arrière devient extrêmement difficile, voire impossible à l’échelle humaine. » Le 9 juillet, commentant une vue satellite de la France où le jaune paille domine, il note : « Vue du ciel, la France apparaît littéralement brûlée : prairies desséchées, défoliation des forêts, cultures d’été en grande souffrance (maïs, soja, tournesol), et moissons d’hiver précoces contribuent à cette couleur. »

Il faudrait rappeler cette évidence : avant d’être des créatures déconstruites, prêtes à nous augmenter avec des artefacts connectés, nous sommes des mammifères. Nous naissons, mangeons, buvons, baisons, gambadons et crevons comme des rats musqués. Pour assumer pleinement nos cycles de vie, il nous faut de la nourriture et de l’eau. En attendant les labos prêts à nous fourguer de la barbaque ou des laitues de synthèse, nous restons dépendants des sols pour créer cette nourriture qui est notre indispensable carburant. Si nos sols crèvent, nous crevons. Si les rivières s’assèchent et que les nappes phréatiques se vident, nous crevons. Il est important de rappeler ces évidences parce qu’à force d’urbanités certains croient que les tomates poussent dans les rayons des supermarchés.

« Sur plusieurs kilomètres, il ne reste que des roches et des cailloux : près de la frontière franco-suisse, la rivière Doubs a disparu, manifestation la plus saisissante de la sécheresse qui touche actuellement le département français du même nom, placé en “alerte renforcée” » – extrait d’un article paru le 10 juillet sur TV 5 Monde [2]. Le réchauffement climatique porte mal son nom. On réchauffe une ambiance trop tendue, on réchauffe le bibi de bébé, mais on ne réchauffe pas un climat. On détruit les conditions d’habitabilité de notre planète. C’est le chaos qui s’installe, disons-le tout net : une menace existentielle. Il faut tarter les brêles qui nous parlent de résilience : avant, quand une forêt cramait, elle repoussait car les saisons fonctionnaient et permettaient les repousses. Le feu était même vu comme un fertilisant et la pluie faisait le reste. Aujourd’hui, et donc demain, une forêt cramée a peu de chance de repousser. Trop peu de pluies, trop de coups de chaud. Une forêt brulée, c’est le désert qui s’installe. Avec sa peau lunaire et ses coulées de boue lors des prochains abats d’eau. Finito les déjeuners sur l’herbe. On ira prendre le frais dans une galerie marchande.

Osons une hypothèse : chaos climatique, flambées fascisantes et déchaînements guerriers, tout est lié, se tient et s’alimente dans cette géopolitique du pire. Le capitalisme étant un régime d’accumulation illimité, ses agents sont désormais obligés de sortir les tanks pour s’accaparer les matières premières. Le ravage de la nature continuant, les sociétés humaines sont à l’os : désorientées, morcelées, obnubilées par un réseautage numérique où foisonnent des Diafoirus 2.0. Alors on s’exile, on prie, on vote pour des ordures autocrates. On cherche du sens, on essaie de croire à demain mais franchement qui a envie d’être à demain ? Fin des années 1990, j’ai fait mes premiers pas dans la militance politique avec l’idée que tout était possible : le renversement du Capital, l’ouverture des frontières, une fraternité dynamique. C’était naïf mais l’utopie était cette matière qui se discutait et se rêvait collectivement. Quelle jeune pousse aujourd’hui se politise en croyant à un avenir meilleur ?

L’horizon républicain a eu ses héros et ses penseurs. Il a permis d’envisager le bien commun et de tailler des croupières à la caste des rentiers. Mais ça n’a pas suffi et la bourgeoisie a toujours veillé au grain (de ses capitaux). Surtout, le processus de démocratisation a magnifié ce mensonge : la barbarie serait l’apanage des sauvages. Aujourd’hui, on sait que non. On sait que les sauvages étaient juste congruents à leur milieu sauvage, on sait aussi que la classe technocratique, appareillée à celle des actionnaires de l’économie-monde, est la véritable donneuse d’ordres de la folie écocidaire. Son pouvoir vient de loin, quand industrialisme rimait avec progressisme et que des ânes inconscients ou bouffis d’orgueil croyaient que la nature était juste là pour nous servir. Des usines, des machines, de la vitesse et le bonheur humain, tel serait ce fruit à partager entre tous. La bonne blague : nul bonheur ne saurait germer de la terre éventrée.

Étrange rumeur

Au XIXe siècle, nos anciens avaient pigé un truc qui s’est perdu. De la même manière que le capitalisme mondialisé avait unifié la condition des exploiteurs, il avait unifié la classe des prolétaires. L’internationalisme était cette visée permettant de comprendre que le sort de tous les damnés de la terre – blancs, noirs, hommes, femmes, gosses, vieux, slaves ou italiens – était lié. Dans le cœur de cette certitude s’ancra la belle et généreuse idée d’un universalisme émancipateur, et il fallut la boucherie de la Première Guerre mondiale pour en sabrer l’élan. Aujourd’hui le péril écologique achève ce processus d’unification. Ailleurs on lit que « la barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois en 2025 » [3] et il faudrait qu’on reste calme. La voracité des exploiteurs est un puits sans fond. Elle nous y condamne toutes et tous : à la même enseigne, au pied du mur écologique, devant le bucher de leurs ultimes vanités.

À contre-courant des vaticinations moléculaires du moment, l’humanité est, plus que jamais, une. Que l’internationale soit le genre humain n’est pas que la phrase d’un hymne au poing levé, c’est aussi une vérité anthropologique. Elle est ce point de départ à partir duquel il convient de forger notre commune condition. Nous n’avons pas d’autre choix que de penser la politique depuis la catastrophe en train de se déployer. L’été est désormais la saison des feux et les incendiaires ne seront jamais ceux désignés par la curée médiatique. Au marché de Thuir, une étrange rumeur circule : l’incendie aurait été causé par un type ayant mis son téléphone à charger en plein soleil du côté de Trévillach. Le smartphone aurait pris feu, des personnes auraient tenté de l’éteindre avec des vêtements, en vain. Info, intox, l’avenir dira. On notera simplement que l’implication d’un smartphone dans le désastre n’est pas anodine. Grace à la furie industrielle, nous battons un record de concentration de CO² dans l’atmosphère vieux de plus de 3 millions d’années. Au paléolithique, notre ancêtre australopithèque faisait ses premiers pas et la forêt verdissait l’Antarctique. Est-ce là le cri de demain : vive la calotte – polaire ?

Vu depuis Perpigang, cœur-cité de facholand, le feu est à peine un événement. Il faut inviter le sujet dans une discussion pour savoir ce qu’en pensent les gens. On constate alors avec stupeur que les gens sont déjà en train de s’habituer. Ok ça crame mais franchement ça a toujours cramé, non ? On file à la plage ? Y’a pas un match ce soir ? On s’habitue au feu comme on s’habitue aux escouades de flics surarmés dans les rues, comme on s’habitue au risque nucléaire [4], comme on s’habitue à bouffer des pesticides, comme on s’habitue aux immeubles qui s’effondrent dans le quartier gitan, comme on s’habitue aux politiciens-bandits récidivistes et tout ça forme un tout qui devient le zeitgeist du moment.

Cyniquement, on se demande alors si l’origine du feu de Trévillach ne contiendrait pas un implicite subliminal. Comme le fantasme inavoué d’un autodafé de smartphones.

Sébastien NAVARRO