A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Le monde alentour est un murmure d’ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s’en défaire. C’est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu’il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu’ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants.

Il se dit qu’il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l’entend – comment ne pas l’entendre ? –, mais il veut l’ignorer. Et, en effet, le voile du monde, son bruit, s’évapore dès que sa plume effleure la page. Il n’est là pour personne, Maurice B. Il est d’ailleurs, sans savoir d’où. D’un dedans qu’aucun dehors n’encombre, ou pas vraiment. Il n’est que lui, cet homme qui écrit en se disant que rien n’existe en dehors des mots qui l’habitent, le hantent et que, par saccades, il couche sur la page comme on laisse des cailloux sur la tombe d’un ami ou d’un parent au cimetière juif de Prague.

Il se demande pourquoi cette image, comme ça, d’un coup, lui vient. Il suspend son envol, il hésite, il s’apprête à la biffer, mais il la retient.

Rien que pour cette image, se dit-il, il aurait aimé être juif. Pour cela et pour l’errance. Pour s’accorder au déclin d’un monde, aussi, où rien n’affleure désormais que l’erreur infiniment rapportée par le propos courant.

Être juif, comme il l’entend, ce serait marcher à côté du temps, dans une éternelle déviance qu’aucune conviction, même provisoire, ne saurait rectifier. À un gendarme français qui, en 1941, lui demandait s’il était juif, le sans-patrie Victor Serge, qui en savait long sur la vie des hommes, fit cette admirable réponse : « Je n’ai pas cet honneur, Monsieur. »

L’égarement allège parfois la douleur de vivre. Il contrarie la logique du bourreau qui ne comprendra jamais qu’on puisse encore se perdre dans les circonvolutions de son âme quand, de toute évidence, les jeux sont faits. Les siens, ceux pour lesquels on le paie. La logique du bourreau est simple comme un bonjour. C’est un homme qui attend des réponses. Claires et précises, qu’il croit ou ne croit pas. La logique du juif errant lui est particulièrement inaccessible. Comme la vie même, comme les volontés qui frémissent, comme la dignité de Victor Serge. La logique du juif errant, c’est l’exact contraire de celle du bourreau : la réponse importe peu au regard de la question, qui, elle, importe d’autant qu’elle en suscite toujours une autre. Sans réponse acceptable. Parce qu’accepter, c’est se soumettre au pouvoir du bourreau.

Il pose sa plume et il regarde l’abîme, décidément trop peuplée pour en être. Il se lève et il part en se disant qu’il faut boire à la vie. Mais vite, il revient. Sans avoir bu à rien.


La vie, tu parles, se dit-il ! Et puis quelle vie ? Il connaît, depuis longtemps, ces moments d’effondrement intérieur, Maurice B. Il sait qu’il faut les passer, juste les passer. Il sait, mais il ne s’y fait pas. Trop fréquents, ces moments, en ces temps maudits où, par une suite de retournements de l’histoire, aucun repère ne fonctionne plus dans son esprit. Comme perdu, se dit-il. Avant, il savait répondre à ses propres questions. Maintenant elles ne provoquent que de longs silences intérieurs et une forte propension à l’accablement.

Le choc, il s’en souvient, eut lieu en regardant des images hallucinantes où de jeunes soldats israéliens exultaient de joie devant les ruines qu’ils avaient provoquées en bombardant méthodiquement un quartier de Gaza. Comment est-ce possible, se dit-il. Comment en est arrivée à un tel degré d’inhumanité une nation construite sur la mémoire de la Shoah, du pire ? Maurice B. ne pouvait pas répondre à cette question. Il ne pouvait que la vivre dans une sorte de clandestinité infinie que Victor Serge, qui en connut beaucoup d’autres, aurait eu, lui aussi, bien du mal à imaginer. Et pourtant c’est là, comme une tache indélébile sur la mémoire des vaincus. Sur la communauté humaine, aussi.

C’est de ces images que naquit l’obsession de Maurice B. : comprendre ce glissement d’histoire en la frottant à des récits. Il a longtemps eu pour principe de ne jamais rayer le nom de ses morts sur ses agendas. Il eut envie de les feuilleter, ses agendas, car il savait que, dans sa mémoire, nombre d’entre de ses disparus demeuraient plus vivants que bien des supposés vivants.

La quête dura un certain temps. Il lui fallut du temps pour trouver l’interlocuteur possible. Le choix fait, il restait à évaluer l’état du témoin. Il nota cinq noms sur un morceau de papier et en garda un : celui de Nathan Scholtz, un fils de bundiste, qu’il n’avait pas vu depuis deux ans mais qu’il savait toujours en forme. Ou relativement.


Le rendez-vous eut lieu dans un bistrot du 11e où Scholtz avait ses habitudes. L’entrée en matière ne tarda pas. Elle laissait présager un échange fructueux.

– Les vieux bundistes avaient raison, Maurice, le sionisme nous a transformés en bourreaux. Et c’était fatal. Dans mes années de jeunesse, le concept du « peuple élu » – élu par qui, d’ailleurs ? –, suprémaciste en diable, nous faisait plutôt rigoler, mais il n’y avait pas de quoi. D’aucuns cinglés le cultivent toujours, et avec les effets que tu connais. Une horreur sans nom, et sans fin. Gagné sur toute la ligne, en somme.
– C’est un constat, l’ami, mais un peu réducteur peut-être. Il y eut aussi des sionistes culturels, comme Buber, qui pensèrent le sionisme comme mouvement d’émancipation humaine, des Juifs et des Arabes.

– Pour quel effet concret ? C’était une chimère. Le vieux Scholtz, qui avait été séduit un temps par l’anarchisme avant de devenir bundiste, le disait bien. Contrairement à ce qu’imaginait le trop sage Buber, nous n’étions pas là pour convaincre, mais pour vaincre. Et vaincre, dans la configuration où nous étions, c’était écraser, déposséder, nier l’altérité de l’autre peuple. Et ça n’a pas cessé. Ce fut l’invariant du sionisme, qui n’est qu’un colonialisme. Et ça l’est encore, plus que jamais, comme on le constate chaque jour.

Nathan Scholtz avait de la famille en Israël. Toute gagnée aux délires suprémacistes des tueurs. « Rien à en tirer, j’ai rompu avec tout le monde. »

– Comment expliquer cela, Nathan ? Comment justifier cette insensibilité des Israéliens au génocide qu’on commet en leur nom et auquel ils assistent en témoins passifs ?
– Parce que le sionisme n’était pas la solution mais le problème, et ce n’est pas faute de l’avoir dit. Aucune règle ne garantit que des victimes qui se transforment en vainqueurs puissent être autre chose que des dominants et, pour finir, des persécuteurs. Au fur et à mesure que disparaissent les anciennes générations, les anciennes préventions – voire prescriptions – morales finissent par céder. Jusqu’à se situer sans complexe du côté de la domination. Il n’y a pas de mystère. La judéité ne protège de rien ou alors ça se saurait, l’ami.


En rentrant chez lui, Maurice B. s’enhardit à penser que, contrairement à lui, Nathan Scholtz, docteur en histoire et expert du Bund, avait la chance d’avoir des certitudes et des repères fixes. Sa voix ne se fêlait jamais. Replacé dans son contexte, pensait-il, tout effet avait forcément sa cause. En fidèle d’une tradition politique qui eut son heure de gloire et sa grandeur, en mémoire de son père, Marek Scholtz, bundiste historique et intransigeant, il perpétuait une tradition. La seule émotion perceptible qui perçait dans son récit, c’était la certitude d’être dans le vrai. Même si le Bund avait été défait, et depuis longtemps, et que le sionisme, dans sa pire version, était devenu maître des destinées d’un pays surmilitarisé où quasiment personne n’avait idée de ce qu’avait été le Bund.

Perdu dans ses pensées, Maurice B. s’autorisa une halte chez Rosa Besse, une grande amie et ancienne amante de jeunesse, qui habitait à deux pas de chez lui. L’accueil, comme d’habitude, fut chaleureux. Rosa avait, entre autres qualités, le sens de l’hospitalité. Ils échangèrent quelques nouvelles de la vie banale, mais comme les rencontres étaient fréquentes, ce fut bref. Rosa lui demanda s’il avait dîné. « Pas faim », lui répondit Maurice B., en précisant : « Juste besoin de compagnie si je ne contrarie pas tes plans. » Rosa l’entoura de ses bras. « On va parler, lui dit-elle, je n’ai rien de prévu ». Rosa Besse avait toujours été là quand Maurice B. avait eu besoin d’elle. Elle savait que la réciproque avait toujours été vraie.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Mo ? », lâcha-t-elle en lui tendant une cigarette allumée. « C’est comme si tout le poids de l’histoire, cette chienne, m’était tombé dessus. » Il lui raconta sa rencontre avec Nathan – où, là encore, il avait senti sa charge – et ferma les yeux.

– Je n’ai jamais vu des images aussi terrifiantes. Une déshumanisation totale. Des descendants d’un holocauste qui jouissent d’un génocide. Tu reconnaîtras que ce n’est pas banal comme retournement, non ?
– Non, ce n’est pas banal, ça c’est le moins qu’on puisse dire, mais c’est peut-être logique car corrélatif à la nature humaine.
– Comment ça, corrélatif ?
– Sortir du statut de victime comporte des avantages, mais aussi des inconvénients. Le principal étant de basculer dans celui de bourreau. Voilà qui pourrait être la preuve qu’il n’y a pas d’exceptionnalité juive, ce qui en fin de compte serait une bonne nouvelle.
– Je te trouve un brin cynique, Rosa.
– C’est sans doute la seule manière que je connaisse de résister à l’innommable.

Rosa Besse avait perdu ses grands-parents et son père en déportation. Pendant l’Occupation, sa mère et elle avaient vécu cachées par un couple de paysans creusois au grand cœur. Au début des années 1950, mère et fille étaient parties s’installer en Israël où elles se sentirent vite étrangères. Dès qu’elle en eut la possibilité, Rosa rentra en France. L’acclimatation lui était impossible. Revenue en France, elle entreprit des études et devint professeur de philosophie. Sans conviction réelle sur l’utilité de la discipline, mais par attirance personnelle. Une quinzaine d’années plus tard, elle devint psychanalyste, activité qu’elle continuait d’exercer, mais à faible rythme. « Juste pour conserver la forme », disait-elle, sans jamais manquer de lâcher un rire sonore. Maurice B. l’avait rencontrée en mai 68. Elle tenait le stand des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) à la Sorbonne et dénotait un fervent enthousiasme à la tâche. Un soir, elle s’installa au piano à queue qui trônait dans la cour pavée et joua le Zog nit keynmol [1] en s’accompagnant de sa voix. Merveilleuse, pensa Maurice B., qui en tomba immédiatement amoureux. Les années qu’il partagea avec Rosa furent les plus exaltantes de sa vie.


À la nuit bien tombée, Maurice B. se décida à rejoindre ses pénates. « Tu peux dormir ici… en hôte bien sûr », lui suggéra Rosa, l’ai badin. « Trop de souvenirs me sont revenus, je ne sais pas si j’y parviendrai », conclut l’hôte en faisant mine de se recoiffer.

Seul dans la douce nuit parisienne, Maurice B. laissa venir à lui d’autres souvenirs d’un temps éloigné. Il fut surpris de constater qu’ils revenaient en pagaille. Celui, notamment, d’une manifestation en soutien à la Palestine dans les années 1990 où il croisa un groupe de jeunes anarchistes qui, bannières noires au vent, scandait : « Ni un, ni deux États, pas d’État du tout ! ». S’interrogeant sur l’opportunité d’un tel slogan, il s’en ouvrit à l’un des vaillants porte-voix du groupe : « Ça vous semble approprié, ce slogan, en de telles circonstances ? » La réponse l’étonna : « Les circonstances, on s’en fout, camarade ; ce sont elles qui ont servi d’alibi pour écraser la révolution espagnole ! » C’était la preuve que le jeune compagnon avait des lettres, mais qu’il ne savait pas en faire bon usage. « À la prochaine défaite, alors ! », lui lança ironiquement Maurice B., qui se vit répondre : « Il y a des défaites plus honorables que bien des victoires ! », réplique non contestable, mais qui le conforta dans l’idée que, pour noble qu’elle pût être, la cause anarchiste pouvait aussi avoir une propension à nourrir des idées courtes.

Rentré chez lui, Maurice B. se cala dans son fauteuil d’écriture, écouta murmurer les ombres et s’imagina avoir vieilli avec Rosa. Il constata qu’elle lui avait toujours manquée. Son erreur fut sans doute de croire, comme partie de sa génération, la plus consciente, que l’appareillement – la pareja comme disent les Espagnols pour désigner le couple – conduisait fatalement à l’enfermement. Ce soir, il l’avait trouvée à la hauteur. Comme devant son piano à queue dans la cour de la Sorbonne occupée.

Demain, il l’appellerait. Pour poursuivre. Ou reprendre. Tant qu’il en était encore temps.

Freddy GOMEZ