A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ Sébastien NAVARRO
MALVÉSI
Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p.


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Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d’un ami, surtout quand il s’agit d’un collaborateur actif d’un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c’est celui du sigle du danger nucléaire, rapport à une usine narbonnaise et ses catastrophes humaines, sociales et environnementales.

Outre un style affirmé indiscutable et reconnaissable, il y a chez Sébastien Navarro une manière particulière de s’engager personnellement dans ses textes et ouvrages. En mouillant sa chemise au sens plein du terme. Par la mise en avant des contradictions, impasses, coups de cœur, colères, sursauts qui l’habitent. Une totale implication de son « moi », en somme. Qu’on se rassure, cela dit, pas d’un « moi » auto-complaisant ou satisfait. Navarro est un inquiet par nature, qui sait se faire, quand la nécessité s’impose, inquiétant inquiéteur.


Tout commence par une présentation du déjà cité Péage Sud aux « Lucioles de la colère », un festival de la « gauche radicale » qui a pris ses habitudes sur un causse pelé du Quercy. L’auteur y va parce qu’il faut bien y aller, cause éditoriale oblige et en militant, mais sans véritable envie. Il s’est cogné, il est vrai, une longue route sous un cagnard de plomb et connaît assez bien, pour les avoir fréquentées, les ambiances pas toujours fraternelles des lieux alternatifs. L’auteur prend sur lui. Avant de développer son intervention sur l’offensive fluo, il patiente en consultant des dépliants divers et variés, parmi lesquels une brochure élégante dont un pictogramme symbolise « une famille rassemblée sous un immense parapluie coloré. Tout en bas à droite, le trèfle radioactif enchâssé dans un triangle dont les trois angles sont surlignés des mentions : “Areva, Malvési, Danger” ». Assez pour que, de loin, sa mémoire s’avive sur cette putain d’usine de Malvési, mais surtout pour que remonte en lui le souvenir vivace de Nadejda, qui, quelques années plus tôt tenta, malgré ses réserves vis-à-vis des écologistes plan-plan, de l’y impliquer.

Par les temps de catastrophes répétées que nous vivons, et qui finissent toutes par devenir presque « naturelles », aux dires d’une expertise dominante aussi ignare que galonnée, il est possible, voire probable, que nos souvenirs ou nos savoirs se soient allégés du poids de malheur que représenta pour Narbonne et le Minervois l’installation, datant de la fin des années 1950, montant en puissance dans les années 1960-1980 et s’étendant au début des années 2000, de l’usine Orano-Malvési (Areva-Malvési après 2018), dont la spécialité est de « purifier » l’uranium pour la filière nucléaire française, civile et militaire, mais aussi pour des centrales européennes.

C’est ainsi que, par une sorte de télescopage de mémoire, le Gilet jaune assumé Navarro se persuade de l’intime nécessité de revenir sur cette putain d’usine et les ravages environnementaux et humains qu’elle occasionne depuis belle lurette. Partant de là, la nuit même de cette présentation de Péage Sud, le narrateur prend la route vers l’oppidum de Montlaurès qui domine cette usine, celle où, en d’autres temps, Nadejda avait souhaité qu’il l’accompagnât. Juste pour voir et comprendre, disait-elle, l’ampleur du dispositif mis en place par les nucléaristes et le pouvoir. Dans la tête de l’auteur, un livre-enquête se dessinait déjà.

C’est à partir d’un carnet de Nadejda intitulé « MALVESI » et où figure une liste de « personnes à contacter » que l’enquêteur improvisé commence à tirer des fils. Pour une entrée en matière, on peut dire qu’il tombe sur le bon témoin : André, natif de Carcassonne, docteur en biologie végétale et ancien directeur de recherche en sciences de l’environnement à l’INRA. Retraité, il habite à une dizaine de kilomètres de Narbonne. Il connaît l’histoire de Malvési depuis ses origines sur le bout des doigts. Elle est pour le moins salée : 500 000 tonnes d’uranium ont été transformées et purifiées depuis la création du site et un million de tonnes d’acide nitrique concentré a été utilisé pour ce faire. On retrouve de l’uranium tout autour de Malvési, ponctue André, mais aussi du protoxyde d’azote, toutes les rivières sont polluées aux alentours et Narbonne détient le record des taux de cancer du poumon en Occitanie. Viva la vida !


La force d’énonciation du Malvési de Sébastien Navarro tient pour beaucoup à la forme d’écriture qu’il a trouvée – et qui, au fond, quel que soit le thème traité, est presque naturellement la sienne. Nous sommes là dans une enquête faisant polar noir écologico-métaphysico-politique. Comme le bonhomme, qui est un savant expert dans ce genre de littérature, connaît bien ses règles et ses meilleurs auteurs – Manchette, notamment –, il en tire la substantifique moelle pour s’exposer, comme sujet actif d’une enquête où, de découverte en découverte, il mesure l’énormité d’une authentique catastrophe humaine, mais aussi, et c’est douloureux, le poids de remords lié à la légèreté avec laquelle il l’avait appréhendée du temps où Nadejda cherchait son soutien et son implication.

C’est sans doute au croisement des révoltes et des douleurs qu’elles génèrent qu’il faut chercher le ressort de cette quête éperdue de vérité concrète et de cette impérative nécessité de retrouver des témoins. L’ardeur à la tâche que l’enquêteur Navarro y met en atteste. Après André, ce sera Hervé, ingénieur et prof militant à « Sortir du nucléaire » ; Michel, un travailleur d’Orano-Malvési, mécano de son métier qui ressentit, à trente-deux ans, le premier symptôme – la fatigue – d’une leucémie lymphoïde reconnue maladie professionnelle dix ans après et dont il souffre toujours ; des membres de « Transparence des canaux de la Narbonnaise » (TCNA) qui lui donnent l’impression d’être enferrés dans une stratégie de « dramatisation sans issue » ; Joël, un menuisier natif de Narbonne et décidé à y rester malgré son taux d’urine glyphosaté, menuisier et ex-faucheur-volontaire, s’inscrivant dans toutes les luttes contre le Monstre depuis qu’il a vu la digue céder et dégueuler toutes ses saloperies sur le jardin de ses amis ; ou encore Ghislaine, installée malgré elle en zone Seveso depuis 1999, découvrant que les charmantes collines au loin ne sont en réalité que des tas de déchets, témoin de la même catastrophe que Joël, et décidée tout autant que lui à ne pas déserter.

Parmi ces témoins, Maryse, elle, est un cas hors norme – « une militante de gauche écolo et antinucléaire qui phosphorait avec l’énergie nucléaire », écrit le narrateur. Et, pour le coup, tout le prouve : docteur en physique nucléaire, la dame, adhérente à diverses assos écolos, a suivi de très près, en professionnelle qu’elle était, la catastrophe de l’usine chimique AZF à Toulouse qui, en 2001, a fait 31 morts et 2 500 blessés ; en 2019, c’est une quantité incroyable de chlore qui a failli sauter à la gueule des Rouennais (et au-delà), conséquence de l’incendie de Lubrizol, usine américaine de lubrifiant automobile de La Grande Paroisse, où près de 10 000 tonnes de produits chimiques sont parties en fumées toxiques. Le côté paradoxal, pour ne pas dire contradictoire, du personnage de Maryse est touchant. Sa manière d’être dedans, en travaillant indirectement pour l’industrie nucléaire, et dehors, en manifestant un soutien, même critique, aux militants antinucléaires locaux la rend globalement insaisissable. En fin de compte, d’une certaine manière, elle choisira son camp, si l’on peut dire, en acceptant une proposition du préfet de l’Aude de coprésider un « comité de suivi des rejets ». Se targuant du soutien de militants antinucléaires locaux partisans du moindre mal, Maryse a accepté la mission. Quant à se demander, comme le fait le narrateur, si Maryse fut au moins effleurée par l’idée que cette proposition politique pouvait relever d’un piège tendu par la firme en gonflant son « capital probité », on ne le saura pas. Il est probable cependant que, dans sa communication, Orano-Malvési a dû se targuer souvent de compter dans ses rangs, comme l’écrit l’auteur, « une scientifique chevronnée et de surcroît militante notoirement antinucléaire ». Telle est l’ampleur des contradictions au sein du peuple. Navarro ne les juge pas, mais il les prend dans les gencives et continue de tourner en rond. « La Citadelle se foutait des colères et des peurs populaires, écrit-il, c’était une grasse douairière qui savait son cul indétrônable. » Il y a de cela. La Citadelle animait les controverses en les nourrissant. Une copine plutôt rabrouante, Mona, lui remonte les bretelles : il ne faut pas lâcher, et encore moins quand on a été Gilet jaune et occupant de ronds-points. Et de préciser : « La guerre contre le nucléaire, elle n’est ni de position ni technique. Elle est sociale. »


Navarro nous donne à voir le nucléaire dans la réalité du bourbier quotidien qu’il est. Pro ou anti, le nucléaire est là pour un bout de temps, sans solution pour traiter ses déchets aussi nocifs que durables, ni protocole crédible des ingénieux ingénieurs pour démanteler les centrales, même trop vieilles – nous rappelant que « quarante ans après son arrêt, la centrale de Brennilis dans les monts d’Arrée n’était toujours pas démantelée ». <br/
Loin des luttes qui s’attaquent spectaculairement aux imposantes centrales avec leur panache de fumée blanche, à ces petits bijoux techniques de production d’une énergie désormais classée comme « verte », ou à la giga-promesse d’enfouissement des déchets à Bure, l’enquêteur Navarro décale la focale, nous invitant à regarder la forêt et pas seulement l’arbre qui la cache. Malvési n’est qu’un maillon. Pas une centrale, une usine de retraitement de l’uranium. Et le désastre est tout autant ici que là. À chaque fois que les pollutions ne peuvent plus être tues, une nouvelle « solution » ajoute son lot de destruction du pays, de l’eau, du pinard – longtemps, Malvési fut le nom d’un domaine viticole –, de nos corps. <br/
L’enquête offre aussi en creux une réflexion sur nos militances : marqué profondément par le vent frais des Gilets jaunes, et pas prêt à renoncer à ce qui s’y est proposé, c’est avec ce regard qu’il interroge les luttes et dresse ce portrait des oppositions à l’usine. De Nadejda avec sa verve écolo à Ghislaine et le collectif COL.E.R.E – sigle anarchiquement ponctué pour signifier Collectif pour l’environnement des riverains élysiques [1] –, de Joël et les collectifs d’habitants aux cégétistes attachés aux questions de l’emploi, des lanceurs d’alerte solitaire, experts ès-nuk’ ou santé, aux collectifs résignés s’attachant à la gestion des catastrophes, des tenants des négociateurs du oui-mais aux plus radicaux.


À la fois mordante et fraternelle, acérée et aérienne, gouailleuse et stylisée, la plume de l’ami Sébastien Navarro s’applique à nous faire toucher du regard ce que l’horreur nucléariste nous dit de notre époque, mais aussi de nos lâchetés, de nos craintes, de nos égarements et de nos colères infinies.

Freddy GOMEZ