A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ Ce témoignage de Maurice Jaquier [Voir sa biographie sur « le Maitron ».]] (1906-1976) sur son passage aux Jeunesses communistes dans les années 1920 nous a semblé digne d’intérêt à plusieurs titres. D’abord parce qu’il éclaire sur la nature de cet engagement, mais aussi sur ce qu’il supposa aux lendemains de la révolution russe. Ensuite, parce qu’il dévoile son fonctionnement sans repentirs. C’est que son auteur ne se situe pas dans le reniement, mais dans le dépassement, ce que prouvera sa vie entière de « simple militant ». Il n’attendra pas, en effet, la révélation des crimes du stalinisme pour changer de voie sans jeter aux poubelles de l’Histoire l’idée, centrale dans son parcours, de la nécessaire révolution sociale.

Dès les années 1930, il situera son combat dans une perspective socialiste révolutionnaire indépendante, au sein de la SFIO d’abord, mais sur sa marge gauche : au Comité socialiste d’action révolutionnaire (CASR) en 1934, à la Gauche révolutionnaire (GR) en 1936, puis, en 1938, au Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), dont il sera secrétaire administratif – et où la principale figure était Marceau Pivert [Voir sa biographie sur « le Maitron »]. Dans ce cheminement, l’Espagne révolutionnaire joua son rôle. En octobre 1934, Jaquier participe à la Commune asturienne et y voit la « révolution en actes », ce que la même Espagne lui confirmera, en juillet 1936, en Catalogne et en Aragon, terres d’anarchie. Dans ce conflit, où Jaquier s’engagea corps et âme en contribuant à livrer des armes au Comité central des milices antifascistes de Catalogne (CCMA) sous contrôle des anarchistes, il se sent proche des marxistes révolutionnaires antistaliniens du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), que les staliniens ne vont pas tarder à traquer.

Emprisonné pour son action clandestine pendant la guerre, il adhérera au PCF à la Libération. Avant de le quitter sept mois après. Parti travailler au Mans, il prendra des responsabilités syndicales, rejoignit l’Union de la gauche socialiste (UGS), puis le Parti socialiste unifié (PSU.) Retraité, il publie, en 1974, Simple militant (Denoël) et participe à l’ouvrage collectif Rosa Luxemburg et sa doctrine (Spartacus, 1977).

Cet entretien a été originellement publié dans le premier numéro de la revue Les Révoltes logiques (hiver 1975). Bonne lecture !

À contretemps



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Dans ton livre Simple militant, tu évoques ton passage aux Jeunesses communistes (JC). Pourrais-tu nous dire un peu ce qu’étaient, socialement et idéologiquement, les jeunes que tu y as connus ?

Aux JC, en 1921, tous les jeunes qui étaient autour de moi étaient des ouvriers : ils étaient en rupture avec la société ou avec leur famille, à la façon dont les jeunes pouvaient l’être à cette époque-là et sous forte influence de l’épopée de 1917.

Ce n’était pas une organisation numériquement importante, mais c’était une organisation militante très organisée. On se donnait des tâches pour toucher les jeunes conscrits ou bien les jeunes ouvriers dans les usines, et on vérifiait leur réalisation. Les JC formaient une organisation terriblement démocratique. Il y avait un secrétaire de notre groupe, mais le type n’exerçait aucune sorte de pression. Ça se passait d’une façon très fraternelle ; c’était un milieu très fraternel.

Ensuite on a évidemment découvert que la plupart de ces jeunes n’avaient aucune formation politique préalable, qu’ils étaient venus beaucoup plus sentimentalement vers la révolution qu’avec des théories révolutionnaires. Alors on a organisé toute une série de commissions : commission d’organisation, commission antimilitariste, etc. Les gars allaient y faire des stages, le soir. Ils discutaient, faisaient des rapports et devenaient responsables – moi par exemple j’étais responsable de la commission antimilitariste dans mon groupe. Ce groupe trouvait refuge à la Maison du Peuple où on avait un local. Car le premier problème pour les jeunes, c’était de trouver un lieu. Si c’était au bistrot, à l’époque, la tendance était à la cuite. Dans une Maison du Peuple, c’était pas ça.

C’était Jacques Doriot [1] qui était le secrétaire général des JC. C’était le genre de type avec qui les contacts humains étaient extraordinairement faciles, un type très ouvert, toujours les mains tendues et qui aidait les jeunes en leur évitant de faire des conneries, de faire des opérations qui les mettraient en butte avec les flics.

Les mobiles de ces jeunes n’étaient guère différents de ceux qui ont déterminé les jeunes de 1968 à se révolter contre l’imbécilité de la société, mais en plus ils subissaient l’exploitation capitaliste au plus haut point dans leur boîte et la plupart d’entre eux avaient rompu avec leur famille. Il s’agissait de mômes de quinze à dix-huit ans, pas au-delà.

Ils étaient entrés à l’usine très tôt ?

Les gosses sortaient de l’école à treize ans, avec ou sans le certificat d’études, et ils avaient le droit de travailler. Ils commençaient à prendre conscience vers quinze, seize, dix-sept ans, et il y avait des groupes de contact qui se formaient. Ces groupes étaient très mélangés. S’y retrouvaient des anarchistes et des communistes, mais aussi des jeunes socialistes qui avaient quelques pensées révolutionnaires. On faisait front dans toutes les circonstances. Si une équipe s’était fait casser la gueule en vendant des journaux au Quartier latin, on descendait à une vingtaine, et là on vendait aussi bien L’Avant-Garde ou Le Libertaire que Le Populaire. C’était très fraternel. Quand il fallait aller à la châtaigne, parce qu’on en avait marre de recevoir des coups, on y allait tous ensemble.

Ce n’était pas des jeunes issus d’une tradition politique ou syndicale familiale ?

II y en avait quelques-uns qui étaient venus aux JC parce que papa était au Parti, mais la plupart des mômes venaient parce qu’ils connaissaient des conditions de vie effrayantes. Ils n’arrivaient pas à s’en sortir, à bouffer ; ils n’avaient pas encore eu l’idée d’aller chaparder et dans l’ensemble on n’a jamais eu de copains qui faisaient des conneries. Si ça arrivait, on essayait de lui prêter la main ; on arrivait à l’héberger ou à le faire bouffer. Quand tu es jeune, tu as un sandwich, tu le partages ; c’était toujours possible.

Étaient-ils militants dans leur usine ou est-ce que le militantisme était pour eux une sorte de compensation extérieure à l’oppression dans l’usine ?

Dans les usines, les jeunes étaient intégrés à la cellule du Parti ; on ne pouvait pas faire de cellules de jeunes. Dans le 14e arrondissement, à l’époque, on était une trentaine. Or il y avait à peu près 200 à 300 boîtes qui occupaient en moyenne 40 à 80 ouvriers. Dans le groupe des jeunes, il y en avait un qui était photograveur, un autre travaillait dans une usine de galvanoplastie. Il y avait surtout toute une bande de jeunes qui passaient d’une boîte à une autre, qui prenaient un boulot, n’accrochaient pas, en changeaient... C’était des manœuvres, des ouvriers spécialisés, des mômes à la disposition de n’importe qui – autant des ouvriers, d’ailleurs, que du patron – et qui tournaient de boîte en boîte, un jour ébéniste, le lendemain charpentier, etc.

Dans la mesure où ils étaient jeunes, ils n’étaient pas écoutés quand ils essayaient de lutter dans l’usine. Un apprenti, le compagnon le considérait comme sa bonne à tout faire ; mais de temps en temps le jeune se rebiffait, mordait. Il disait : « Tu te prétends communiste et quand tu me fais ça, t’es un dégueulasse » ; il prenait alors quelquefois une baffe sur la gueule. Mais ce qu’ils avaient ressenti c’était la nécessité de se retrouver entre jeunes pour parler de leurs problèmes.

Il y avait très peu de filles, et ça c’était le plus dur pour les jeunes ; on inventait des trucs, des bals de conscrits ; les types arrivaient à repêcher une poule et la plupart du temps le gars tu le voyais plus, parce que c’était ça qu’il était venu chercher. Mais il restait un pilier de types qui constituait la base militante de l’Entente des Jeunesses de la Seine.

Les jeunes ne participaient pas aux délibérations des adultes. Par contre, ils allaient coller leurs affiches, ils faisaient le service d’ordre et tous les boulots que les adultes leur confiaient d’autant plus facilement que ça leur évitait de les faire. Il n’y avait pas de liaison directe Parti/Jeunesses, sauf par le biais de l’Entente.

D’après le témoignage d’un ancien dirigeant des Jeunesses, il y avait dans leur équipe un grand mépris pour les vieux du Parti. C’était la même chose à la « base » ?

Ce n’est pas l’impression que j’ai gardée. Dans les milieux que je fréquentais – anars et jeunes communistes –, on était en admiration lorsqu’on rencontrait un vieux communard. La génération de 14-18, c’était différent, en particulier les anciens combattants français qui ne parlaient que de combats. Là où il nous semblait qu’il y avait quelque chose de nouveau, c’était le phénomène de la Révolution russe. Si ça avait été possible là-bas, pourquoi est-ce que ça ne serait pas possible internationalement ? Parce qu’on était internationalistes...

Il y avait beaucoup de discussions à propos de la Russie ?

À propos du système, non : on ne savait rien. On savait simplement que c’était le point du globe sur lequel la Révolution avait éclaté. On avait encore une espèce de confiance aveugle dans les bolcheviks. Les quelques-uns d’entre nous qui ont fait un voyage en Russie soviétique revenaient emballés et te racontaient toutes les histoires qu’on a pu te raconter après. Ils ne voyaient que ce qu’on leur montrait et ils étaient incapables de pénétrer le milieu ouvrier et de poser les questions qui consistent à savoir combien tu gagnes, quelles sont tes heures de loisir, etc.

C’était difficile en 1921 de faire une critique de la Russie soviétique parce que, pour la classe ouvrière française, c’était la première grande libération de l’histoire et que, surtout pour les jeunes, c’était vachement difficile d’intervenir dans un débat de cette nature. On écoutait beaucoup, on nous faisait voir des films. La solidarité pour la défense de l’URSS telle qu’elle était, elle passait du courant jeune-communiste au courant anar. On s’engueulait, ça arrivait, mais il restait une unité d’action possible entre des jeunes qui n’étaient pas tellement formés, mais qui avaient envie de comprendre et de savoir. C’était surtout vrai pour les jeunes anars. Les vieux commençaient à faire plus de critiques.

Votre travail politique essentiel, c’était quoi ?

Là où était centrée l’intervention des JC, c’était sur l’action antimilitariste. On allait distribuer L’Avant-Garde dans les bastions qui étaient à chacune des portes de Paris, à la sortie des anciennes fortifications. Ces bastions militaires étaient occupés par 50 ou 60 gars. On passait par-dessus les barricades la nuit et on allait mettre dans toutes les paillasses des numéros de L’Avant-Garde. C’était vraiment l’ABC du travail militant. Au moment des conseils de révision, on allait distribuer des tracts à la mairie, en invitant les conscrits soit à adhérer au « Sou du Soldat » [2], soit à un bal, à un meeting, à une beuverie, dans lesquels on leur expliquait qu’à l’armée on les utiliserait contre les travailleurs, qu’il fallait qu’ils apprennent le maniement des armes parce que ça leur serait utile pour la révolution. Bref, les grandes idées de l’époque. Ça n’allait pas bien loin.

On a dit qu’il y avait eu, à l’origine, une hésitation entre une action du style désertion et la ligne de l’Internationale communiste préconisant l’action dans l’armée…

Chez nous, l’idée de la désertion n’a jamais existé. On avait des affrontements avec les jeunes libertaires qui essayaient de nous convaincre. On disait : aussi longtemps que nous sommes pas capables de créer une organisation qui prenne en charge les gars qui accepteront de déserter, on ne peut pas lancer un mot d’ordre aussi con, parce que le type, toute sa vie, il va être coincé avec ça. Il faudra qu’il s’exile, qu’il attende une amnistie. Au contraire, on disait aux gars d’essayer d’être officiers de réserve. Moi j’ai fait l’école des sous-offs. On rencontrait à l’armée des copains communistes qui faisaient l’école d’officiers et qui avaient comme mission d’apprendre le métier militaire. À cette époque, on pensait encore que la révolution, c’était aussi un putsch. Je me souviens qu’on a fait, à l’Entente des Jeunesses communistes de la Seine, l’analyse de tous les putschs que les communistes ont tentés dans toute l’Europe après la Révolution de 1917. L’analyse était faite par des gars qui avaient été militaires, des militaires révolutionnaires. On démontrait qu’une petite inconséquence pouvait avoir des répercussions épouvantables, et qu’on ne pouvait plus envisager le putsch comme une solution. Il y avait au sein des Jeunesses des groupes qui avaient une tendance putschiste, mais ils étaient peu nombreux, et ça se nettoyait au fur et à mesure du travail d’éducation qui était fait au niveau de l’Entente par des analyses vachement sérieuses. Je me souviens de l’analyse d’un de ces putschs – je crois que c’était celui de Hambourg [3]. C’est Jacques Doriot qui avait analysé tout ça – et ça avait duré huit jours. On avait démontré qu’il avait suffi d’un petit décalage entre l’horaire de l’action et la prise de décision pour que tout foire. Les ouvriers impliqués dans l’action – 400 ou 500 – étaient pourtant déterminés et disposaient de tout ce qu’il fallait pour vaincre. Sur ce sujet, il y avait un travail d’éducation très sérieux et des brochures en pagaille...

Mais y eut-il débat sur la question du putsch ?

Non. C’est Jacques Doriot qui était le chef (militaire) du groupe antimilitariste et il démolissait par avance toutes les questions que les copains allaient pouvoir poser. Il prenait à chaque fois l’exemple de Blanqui et de ses tentatives manquées pour dire : ce n’est pas une solution de masse. La solution de masse, c’est la révolution. Le modèle pour nous, c’était la révolution bolchevique, l’auto-proclamation d’une avant-garde, etc.

Vous voyiez la Révolution comme proche ?

Moi je voyais la Révolution dans les années à venir. Lorsque j’ai fait mon service en Allemagne, j’ai eu le sentiment d’avoir à faire, dans la zone occupée, à un parti communiste illégal vachement puissant. Il arrivait à nous aider dans des circonstances où, en France, on n’aurait pas pu avoir le même secours. Par ailleurs, il y avait liaison entre les Jeunesses communistes allemandes et françaises dans les territoires occupés. J’ai été absolument stupéfait, en arrivant à Coblence, de me faire contacter par un gars qui m’a mis en relation avec des ouvriers communistes du coin. J’en voyais séparément une fois 2, une fois 3, et puis un beau jour, quand ils ont décidé de faire une action, nous nous sommes retrouvés dans une salle où il y avait 100 communistes allemands et 100 jeunes communistes français qui étaient dans l’armée. Ça prouvait qu’il y avait quelque chose de sérieux. Je n’ai pas vu de mouchards ou de flics qui aient pénétré là-dedans.

Vous aviez l’impression d’appartenir à une organisation invincible ?

C’est vrai... On se rendait bien compte des faiblesses du Parti communiste par rapport à la masse de la population. Il suffisait de voir les résultats aux élections ou la manière dont les types étaient chargés quand ils faisaient une manifestation. C’était la cavalerie qui les chargeait, et ils en prenaient plein la gueule. Mais on avait l’impression qu’il y avait une avant-garde prolétarienne qui allait se multiplier, parce que ce n’était pas possible que les gens continuent à vivre comme ils étaient.

Est-ce que vous aviez une idée, même vague, de la façon dont la Révolution devait se produire ?

Absolument pas. Moi j’ai pris conscience de ce qu’était la Révolution lorsque je l’ai vue en 1934 dans les Asturies. J’ai vu, aux Asturies, se créer des comités d’ouvriers et de soldats, l’Armée rouge ; j’ai vu les gars tenir en main l’équipement, la production et le ravitaillement de toute une région. Je l’ai retrouvée en juillet 1936, à une échelle beaucoup plus impressionnante, de la Catalogne à l’Aragon. Je suis arrivé le 19 juillet au soir à Puigcerdá. Déjà les fascistes et les patrons avaient foutu le camp, quelques-uns avaient été fusillés, quelques autres étaient en prison. Partout le vide que la bourgeoisie avait creusé était rempli comme si on avait coulé une masse de plomb fondu. Partout il y avait les ouvriers qui faisaient le boulot que les autres faisaient autrefois. J’ai vu la Révolution se passer à la façon dont j’avais rêvé un peu qu’elle se passerait. Pour moi, malgré tout ce qu’on avait pu me raconter sur les avant-gardes, dans le fond de ma tête, la Révolution c’était ça : le pouvoir du peuple.

Entretien avec Maurice JAQUIER, avril-mai 1975
[Source : Les Révoltes logiques, n° 1, quatrième trimestre 1975].