■ Nedjib SIDI MOUSSA
LE SPECTRE DU COLONIALISME
L’échappée, 2026, 416 p.
Grandi dans un milieu apolitique et doté d’une mémoire médiocre, il m’a fallu creuser profond dans mes souvenirs pour refaire le chemin m’ayant mené aux rives de l’anarchisme. À cinquante-quatre balais, j’en ai déduit que l’antiracisme avait été le déclic. Adolescent, les Noirs et les Arabes m’intéressaient. Dans les nombreuses écoles où j’échouais, si je repérais un basané, il était pour moi. Fallait que je sympathise, que je regarde de près cette peau plus sombre que la mienne, que je m’enquière de l’étrange prénom. Le grand-maigre-timide-nul-en-foot que j’étais comprenait instinctivement que, pour survivre aux marges dans lesquelles le troupeau hégémonique l’avait jeté, il y avait des alliances stratégiques à tisser. À l’instinct, en effet, je sentis que les « étrangers » seraient des alliés. Réflexe de survie, bloc des boucs (émissaires), sociabilité de refuge – une proto-politique assurément. Fréquentant ces fils et filles de l’ailleurs, une évidence se fit jour : plus le temps que je leur consacrais était long, plus leur « exotisme » s’effilochait. Plus je m’approchais d’eux, plus leur singularité fondait comme neige au soleil. J’oubliais leur peau, leur nom, leur origine. Au fond, nous étions globalement les mêmes : on riait pareil, on s’énervait pareil, à la cantoche on mangeait avec le même élan. Quand, bien plus tard, des lectures savantes m’apprirent que les théoriciens du racisme biologique avaient globalement dit de la merde, ce fut la confirmation de ce que mes tripes avaient déjà compris : une seule race humaine et basta.
Quand, bien plus tard encore, les décoloniaux se mirent à brandir la race dans sa version sociale, je fus d’abord intrigué. Constatant l’ascension toujours plus vertigineuse du FN/RN, je me dis que les minorités visées avaient peut-être besoin de nouveaux outils théoriques pour défendre leur couenne. Je lus même Bouteldja avec gourmandise, bien content du coup de pied au cul donné à la bonne conscience blanche. Après tout n’avait-elle pas lamentablement failli avec son universalisme jaboté à outrance et ses missions civilisatrices de façade ? Indigènes, foulard, laïcité : vint le temps des engueulades avec les copains, les camarades, les féministes, les athées, les profs, les syndicalistes. C’est peu dire que, durant ces échauffourées verbeuses, ma mire libertaire s’ébranla, jusqu’à se demander si le slogan « Ni dieu ni maître ! » ne risquait pas de heurter la piété des musulmans dont les preuves d’allégeance à la mère patrie des droits de l’Homme n’étaient jamais suffisantes.
Ma mire bougea jusqu’à celle que ne bougeât plus. À la faveur d’un dernier revirement, elle regagna son emplacement initial (pour le faire court : un anarchisme tendance universaliste enrichi d’approches extra-européennes – « le monde contenant d’autres mondes », des zapatistes étant passé par-là). Ainsi j’appris à avancer sur un fil tortueux : on pouvait dénoncer les habits neufs du racisme anti-arabe dans son islamo-phobique version sans pour autant s’enfermer dans des horizons communautaristes. On pouvait constater l’indéniable ségrégation du pays tout en se tenant à distance des fièvres identitaires, tenir à distance l’usage du qualificatif « racisé » car enfermant les personnes concernées dans un horizon victimaire. Juger que les avant-gardes décoloniales pouvaient se gourer en calant leur grille de lecture sur des catégories au préalablement validées par l’extrême droite (catégories que ladite extrême droite n’hésiteraient pas à retourner contre les antiracistes avec une efficacité autrement plus redoutable).
Dans ce long et douloureux chemin vers une pensée à la fois historiquement ancrée et capable d’autocritique, le compagnonnage avec Nedjib Sidi Moussa fut précieux. Qui connaît la plume et le travail de Nedjib sait que le camarade est un véritable électron libre – et les notes mentionnant le nombre de ses articles refusés par certaines revues témoignent de son impossible récupération. Le petit-fils d’une famille messaliste a beau afficher un doctorat en science politique décroché à l’université Panthéon-Sorbonne, il se fout des modes et des adoubements universitaires. Intellectuel au sens organique du terme, Nedjib lit et écrit, publie et commente, épluche des vieilles revues et met au jour des biographies oubliées (comme celle de l’orientaliste Maxime Rodinson), compile des bibliographies, dispense son savoir quand certaines structures de l’enseignement le lui permettent. Il y a là une forme d’intégrité assez rare : celle du chercheur en sciences sociales solide sur ses appuis, plus à l’aise avec la matière froide des archives que les punchlines de plateau, capable d’encaisser les pires bourrasques fourbies par les empires médiatiques, notamment lorsqu’au cours de l’incarcération de Boualem Sansal il se permit de rappeler le glissement politique de l’écrivain algérien vers la droite radicale.
Penser en franc-tireur
Que L’échappée publie un pavé rassemblant une vingtaine de ses textes édités entre 2011 et 2025 (dont cinq repris d’À contretemps, SVP !) ne pouvait que nous réjouir. Le Spectre du colonialisme – comme il y en eut un du gau-chisme – tient sur une colonne vertébrale : l’Algérie [1] L’ouvrage opère, en effet, comme une lente et riche dissection de cet étrange cordon historico-géographique qui relie la France à une Algérie à la fois reléguée et fantasmée. La guerre entre la métropole et son ancienne colonie a beau être terminée depuis plus de soixante ans, Nedjib Sidi Moussa sait combien l’affrontement des rentes mémorielles constitue un terreau sur lequel se cadenassent les affirmations patriotardes. Tout chercheur en sciences sociales devrait le savoir : on ne fait pas de l’histoire pour régler des comptes ou pour nourrir son agenda d’aspirant mandarin, on fait de l’histoire pour détisser, doctement et une à une, les fibres des dynamiques sociales et politiques à l’œuvre dans l’incessante lutte entre l’affirmation d’un pouvoir (ici colonial) et l’émergence de contre-pouvoirs (anticoloniaux). Dans cette patiente archéologie, la lucidité implique d’avoir présent à l’esprit qu’un soulèvement anticolonial soudain vainqueur et hégémonique peut à son tour reproduire avec la même férocité les implacables schémas de l’ennemi défait.
On l’aura compris, Nedjib Sidi Moussa a beau dénoncer le racisme toujours à l’œuvre dans la société française, et son enracinement lové dans le trauma de la guerre d’Algérie, ce n’est pas pour autant qu’il s’est plié aux modes discursives du « réductionnisme de race ». Il y a moyen de continuer à faire vivre les élans libérateurs nés des socialismes émancipateurs du XIXe siècle et de les enrichir d’un regard critique inscrit dans l’aube de ce XXIe siècle crépusculaire. « Ainsi, écrit-il dans la préface du Spectre du colonialisme, à rebours du dénigrement réactionnaire – qui repose sur le déni des crimes coloniaux ou de la prégnance du racisme – comme de la réfutation libérale – qui prône la conciliation avec les institutions et autres mécanismes à l’origine de ces fléaux –, ce livre propose de renouer avec les meilleurs apports de la pensée matérialiste et de la méthode dialectique appliquée à un objet incandescent et néanmoins révélateur de l’imprégnation du “piège identitaire”, à commencer par ceux qui prétendent le dénoncer du haut de leur chaire. » À travers ce tacle lancé aux « grands esprits » des « comités de sélection » des « revues subventionnées », le franc-tireur Sidi Moussa assume non seulement sa farouche indépendance mais aussi l’héritage (à la fois conceptuel et méthodologique) dans lequel il va puiser le carburant de ses analyses.
La richesse de cet ensemble de textes est impossible à condenser dans la présente recension. Des noms connus s’y succèdent : Debord, Camus, Fanon, Gabel mais aussi Beyoncé ! Des élans politiques sont scrutés de près, toujours en regard des traces laissées par le fer colonial : trotskisme, tiers-mondisme, nouvelle gauche. La pensée de l’historien n’est jamais aussi percutante que quand elle s’attaque à des ambiguïtés rarement levées. Comme dans l’article Une apostasie impensable, énième débat bourbeux où le rejet religieux d’ex-musulmans fait l’objet de toutes les récupérations. En l’espace d’un paragraphe, l’auteur pointe des nœuds dialectiques à la lumière desquels de nouveaux enjeux – autrement plus solides que certains errements théoriques de chapelle – s’affirment avec clarté : « En mettant au centre de ses préoccupations la lutte contre l’islamophobie, sans que l’on sache toujours s’il s’agit de se battre contre les discriminations faites aux musulmans réels ou supposés, ou contre la critique légitime de l’aliénation religieuse, les tenants de l’antiracisme politique, qui se retrouvent parmi les animateurs de la mouvance décoloniale en France – et dont des figures médiatisées sont d’origine algérienne – s’interdisent de penser sérieusement l’émancipation, notamment celle à l’égard de toutes les croyances, et cela en raison de certaines alliances avec des représentants de groupes islamistes dans des espaces communs de contestation. »
Les ficelles grossières de l’exotisme
Tranchant, affuté, Nedjib Sidi Moussa n’hésite pas à aller au carton quand il s’agit de régler son compte à quelque penseur coupable d’honteuses approximations. Tel l’écrivain d’origine américaine Olivier Gloag, auteur en 2023 d’Oublier Camus dans lequel le pamphlétaire arrime l’auteur de L’Étranger à un indépassable statut de colon-malgré-lui. « Loin de l’ambivalence suggérée dans son premier ouvrage, l’auteur se complet à brosser le portrait d’un Camus réduit à une caricature de pied-noir : impérialiste, machiste et raciste », sentence Nedjib… Et que claque la taloche (symbolique) sur le crâne de ce sartrien « pris en flagrant délit de malhonnêteté intellectuelle. » Ailleurs c’est le contributeur du Point Kamel Daoud qui a droit à ses attentions chirurgicales pour son Houris, prix Goncourt 2024. Dans son roman plongé en pleine décennie noire, Daoud est accusé de perdre son lecteur dans un « labyrinthe narratif », tirant « les ficelles grossières de l’exotisme et de l’orientalisme qui ressemblent à autant d’artifices censés répondre aux fantasmes de certaines fractions de la société française ainsi réconfortées dans leurs préjugés. »
À côté de ces figures douteuses, il y a d’étonnantes exhumations, comme ce long texte de presque quarante pages intitulé Maxime Rodinson ou les leçons d’un « marginal » de génie. Comme d’autres publications, celui-ci a été proposé à plusieurs revues avant de paraître dans les colonnes du Left Renewal Blog [2]. Rodinson (1915-2004) fut un « orientaliste polyglotte » auteur d’une biographie sur Mahomet et de plusieurs livres sur l’islam. On peut supposer sans trop prendre de risques que sa farouche indépendance n’est pas pour rien dans l’hommage rendu par l’auteur du Spectre du colonialisme. Ainsi notre historien de mettre en exergue cette déclaration de Rodinson : « Je n’ai jamais non plus pleinement, totalement adhéré à un univers social ou mental bien clos. J’ai toujours eu, au moins, un zeste de réserve, de scepticisme, de volonté profonde de me garder un domaine réservé, hors d’atteinte de mon engagement fondamental. » Ancien militant actif du PCF, c’est au cours de la guerre d’Algérie que Rodinson s’affranchit de sa tutelle idéologique. Farouche anticolonialiste et soutien des insoumis français à la guerre d’Algérie, Rodinson a le nez creux : il pressent comment, à l’issue de la guerre, un pouvoir algérien indépendant à « tendance réactionnaire » pourrait se « saisir du drapeau de l’islam pour masquer ses vrais buts et mystifier les masses ». Critique envers « l’engouement tiers-mondiste » de son époque, l’islamologue Rodinson scrutera avec une fine préscience certains appareillages théoriques comme ce socialisme islamique qui se révélera être, à l’instar de ses avatars marxisto-tropicaux, marxisto-slaves ou marxisto-chinois, l’énième déclinaison d’un vulgaire capitalisme d’État.
Au fil de ses articles, Le Spectre du colonialisme fait vivre un implicite difficilement audible aujourd’hui : l’antiracisme politique sera toujours insuffisant pour combattre le racisme. Dans sa production sociale, le racisme est d’abord ce poison institutionnel dont la première des fonctions est de diviser les classes laborieuses. Il est la rente par excellence des factions politicardes. D’où il ressort qu’une lutte vraiment active contre le racisme passe obligatoirement, et en première instance, par la question sociale [3]. C’est cette leçon qu’ont vécu dans leur chair les Gilets jaunes dès les premières semaines de leur soulèvement – véritable « sas de délepénsisation des esprits » comme l’avait noté le journaliste Daniel Schneidermann, pourtant peu suspect de gauchisme insurrectionnel.
De fait, Le Spectre du colonialisme est un objet dense et ambitieux. Il rend hommage à cette « forme particulière de l’activité humaine qui consiste à chercher la vérité et à la dire ». Insupportable vanité, protesteront certains ; ambition minimale, diront ces autres pour qui apprendre à penser contre son camp est un réflexe parmi d’autres pour frayer son chemin en ces temps de post-vérité déchaînée.
Sébastien NAVARRO